La petite histoire du Nihon Shimpotō

Article de Laure Nanami paru dans Le Monde diplomatique (août 1986).

Le Nihon Shimpotō (Parti Progressiste du Japon) est officiellement fondé le 7 mai 1945, mais en réalité il existait déjà dans l’ombre depuis plusieurs mois. Personne ne manque d’y voir une émanation directe de la faction Heiwa. Kijūrō Shidehara, Chiune Sugihara et Machida Chuji en sont les fondateurs. Ce dernier en est le premier président jusqu’à son décès le 16 novembre 1946. Le parti est financé par plusieurs grandes entreprises, dont Mitsubishi, mais aussi sur les deniers personnels de Keizō Shibusawa, gouverneur de la Banque du Japon.

Devenu ministre des Finances du cabinet Shidehara, Shibusawa appuie l’idée de la transformation des zaibatsu vers le modèle plus sûr des keiretsu. Le principal changement s’est fait au niveau de leur structure qui de « verticale » passe à « horizontale ». C’est-à-dire que les grandes entreprises se divisent en plusieurs branches qui n’ont plus pour seul lien que leurs maisons mères, les sōgō shōsha[1].

Lors des élections générales du 9 juillet 1945, le parti s’allie avec le Kyōdō Minshutō (Parti Démocratique Coopératif) et le Minshutō (Parti démocrate) et parvient à remporter une maigre avance lors du scrutin face au Nihon Jiyūtō (Parti libéral du Japon) d’Ichirō Hatoyama. Les progressistes parviennent à obtenir le soutien du Shakai Minshu-tō (Parti social-démocrate) de Tetsu Katayama qui, lui aussi, appelle à la création du modèle des Keiretsu. Pour lui c’est un moyen d’éviter d’avoir des compagnies monopolistes (mégacorporations). Si Keizō Shibusawa le soutient, c’est parce que pour lui c’est surtout un bon moyen de protéger les entreprises en cas de problèmes. Ainsi une branche en faillite ne coule pas le reste du conglomérat. Une autre réforme importante due au Parti progressiste est la réforme agraire redistribuant les terres aux paysans japonais. Son but est de dynamiser l’économie et de permettre aux paysans d’avoir un meilleur niveau de vie. C’est enfin un moyen de couper l’herbe sous le pied aux communistes puisque seuls 10 % des terres agricoles restent alors aux mains de propriétaires terriens.

Vue de l’étranger, mais aussi aux yeux de la population japonaise, les gouvernements successifs de Shidehara et Sugihara n’avancent pas assez vite, n’en font pas assez. La démobilisation de dizaines de milliers de militaires et le retour d’une économie de guerre à une économie de paix déclenchent une hausse du chômage et une inflation. Le gouvernement et la Diète sont débordés par le nombre de textes de loi à écrire, amender et voter pour faire appliquer correctement la constitution et relancer le pays.

Début 1946, le célèbre amiral Isoroku Yamamoto rejoint le Nihon Shimpotō. Il était ministre de la Marine puis ministre de la Guerre après que les ministères de l’Armée, de la Marine et des Munitions ont été supprimés au profit d’une structure établissant un ministre de la Guerre et un chef d’état-major interarmées. Yamamoto jouit d’une grande popularité auprès de l’opinion publique et, lorsque Chiune Sugihara démissionne, le parti se tourne vers le héros de guerre. Dans la pratique, il ne fait que poursuivre l’œuvre de ces deux prédécesseurs, mais a l’avantage d’être bien entouré et s’appuie notamment sur Shigeru Yoshida (qui a rejoint le Nihon Jiyūtō entre-temps) en matière d’économie après avoir écarté Tetsu Katayama. Cela lui coûte le soutien du Shakai Minshu-tō et, comprenant que le Nihon Shimpotō n’en a plus pour longtemps, il charge Yoshida de négocier en coulisse une grande alliance libéral-démocrate.

Le Kyōdō Minshutō et le Minshutō sont définitivement absorbés, puis Yoshida négocie une fusion avec le Nihon Jiyūtō. C’est la naissance du Jiyūminshutō, le Parti libéral-démocrate du Japon que nous connaissons mieux sous le nom de Jimintō et qui domine largement la vie politique de l’Empire du Japon depuis cette époque. Yamamoto est contraint à la démission par son propre parti en octobre 1948. En effet, l’ancien amiral est très critique envers les politiciens. Il leur reproche de trop se soucier de l’image que l’opinion publique a d’eux, plutôt que de chercher à vraiment changer les choses. Le problème est que dans le même temps il ne rate pas une occasion de s’offrir un bain de foule. Yoshida, qui venait de quitter son poste de ministre de l’Économie pour prendre la tête du Jimintō, devient Premier ministre et le Nihon Shimpotō est définitivement enterré.

Les succès que remportent le Parti Progressiste et le Parti Socialiste dans les élections d’après-guerre poussent les conservateurs, divisés entre plusieurs partis, à rejoindre le Parti libéral-démocrate. Cela a pour effet d’unir au sein d’un même parti des tendances allant du centre-gauche à la droite nationaliste, ce qui permet au PLD de régner quasiment sans partage depuis.


[1] Maisons de commerce qui servent d’intermédiaire dans les échanges commerciaux et de maison mère aux entreprises d’un même conglomérat.

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