Article de Jack Coleslaw, The Guardian (2006).
Il aura fallu du temps pour l’admettre, mais la dernière décennie de pouvoir de Churchill fut un véritable désastre. Oui, le Royaume a pu compter sur un superbe chef de guerre de 1940 à 1945, mais avait-on besoin d’un chef de guerre durant la période 1945-1953 ?
Les élections générales de 1945
Revenons d’abord sur les élections de 1945. Le 19 mai, les travaillistes quittent le gouvernement de coalition puisque, après tout, la guerre étant terminée la politique devait reprendre un cours normal. Malheureusement, pour Churchill il faut croire que la guerre n’était pas terminée, après le péril nazi il invoque le péril rouge, la peur de l’ogre stalinien. L’élection générale du 5 juillet lui offre la victoire de justesse avec seulement 1,5 % d’avance (43,7 pour les conservateurs et 42,2 pour les travaillistes). Churchill est alors contraint d’accepter à nouveau un gouvernement de coalition avec les travaillistes, car s’il compose sans eux, le pays sera ingouvernable. Clement Attlee reprend donc son poste de vice-premier ministre et Churchill sera obligé d’appliquer une partie du programme de son rival.
Face au déclin de l’Empire britannique
Tout comme la France, l’Empire britannique est ressorti ruiné de la guerre et fait face à des velléités indépendantistes à travers tout son empire : processus d’indépendance en Inde, suivit des insurrections malaises et Mau-Mau. En réalité Churchill refusait deux choses, d’abord le démembrement de l’Empire, ensuite une progression des socialistes et communistes dans la sphère d’influence britannique.
En Inde par exemple, le Premier ministre britannique impose des conditions supplémentaires à l’indépendance de l’Inde : qu’elle reste unie et accepte le statut de Dominion. Or le Congrès national indien avait déjà prévu de prendre une indépendance totale et rapide. L’idée de maintenir l’unité rejoint celle de Jawaharlal Nehru et Mahatma Ghandi, plaçant la Ligue musulmane de Muhammad Ali Jinnah en porte à faux. La réponse de ce dernier ne se fait pas attendre et sa demande pour un État séparé devient non-négociable. La Ligue musulmane organise en septembre 1945 une « Journée d’action directe » qui dégénère à Calcutta et entraîne la mort de plus 13 000 personnes dans des affrontements intercommunautaires qui ne cesseront de s’intensifier.
Ajoutons à cela la Birmanie et le Bengale indépendant de facto suite au retrait japonais, et nous avons une vraie poudrière. Car bien que mettant ces propres conditions à l’indépendance des Indes, Winston Churchill ne peut se permettre d’intervenir au Bengale ou en Birmanie, car cela voudrait dire faire la guerre et les travaillistes le refusent formellement. De plus l’Empire n’en a pas les moyens et doit composer avec l’influence du nouvel allié anticommuniste dans la région : le Japon. Cela n’empêche pas le Premier ministre de déclarer « Je ne présiderai pas un démembrement » et de faire en sorte que Lord Mountbatten soit nommé Vice-roi des Indes à la place d’Archibald Wavell.
La suite on la connaît : assassinat de Gandhi par un musulman, massacres intercommunautaires et éclatement des Indes. Suivra ensuite l’insurrection en Malaisie, le soulèvement des Mau-Mau et finalement l’effondrement de l’Empire qu’il refusait de voir « démembré ».
La faute des travaillistes ?
Tout au long de ses échecs, Churchill n’a eu de cesse de blâmer les travaillistes qui ne soutenaient pas sa politique internationale et principalement concernant l’indépendance de l’Inde, tout en lui forçant la main pour ce qui est de la politique intérieure. Pourtant, le souhait de Clement Attlee concernant l’indépendance des Indes était simple, respecter les accords qui avaient été signés et respecter le choix des musulmans quitte à ce que l’Inde soit divisée en deux entités. Est-ce que cela aurait marché ? On peut l’espérer, mais on ne le saura jamais. Pas plus qu’on ne peut savoir si les travaillistes auraient pu empêcher ce qui s’est passé au Kenya et en Malaisie.
On a salué les progrès sociaux réalisés durant la période 1945-1953 à savoir la nationalisation des éléments vitaux de l’économie (Banque d’Angleterre, charbon, transport aérien et ferroviaire) et le National Health Service, mais on oublie qu’il s’agit d’exigences des travaillistes auxquels Churchill a dû se plier pour se maintenir au pouvoir alors qu’il espérait sauver l’Empire.
La postérité
Décédé d’une attaque cérébrale dans son bureau le 23 juin 1953, on se souvient de Winston Churchill comme le grand chef de guerre qui a triomphé du nazisme et lutté contre le communisme, plutôt que celui qui, par son jusqu’au-boutisme, a fait imploser l’Empire qu’il tentait de sauver.
Politiquement, sa vision de la guerre et de la paix était totalement différente de celle de notre époque. Nous considérons que la paix est la norme et la guerre une exception, Churchill pensait strictement l’inverse.
Conclusion
Cela n’engage que moi et je ne forcerais personne à se plier à mon avis, mais en ce qui me concerne je pense qu’en effet la réélection de Churchill en 1945 (puis en 1951) était de trop.
Le Royaume-Uni n’avait plus besoin d’un chef de guerre, mais d’aller de l’avant, d’évoluer. Est-ce que les choses auraient été beaucoup mieux avec un autre Premier ministre ? C’est dur à dire, mais ce qui est sûr c’est que les choses auraient difficilement pu être pires.

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