Les pères de la Constitution Shōwa

Article de Léopold Rainier paru dans Le Monde diplomatique (août 1986).

Le mois dernier nous apprenions avec tristesse de décès, à l’âge de 86 ans, de Chiune « Sempo » Sugihara, éphémère Premier ministre du Japon surnommé le Schindler japonais. Principalement connu en occident pour son titre de Juste parmi les nations il était aussi l’un des deux principaux rédacteurs de la Constitution japonaise de 1945.

Nous profitons donc de ce numéro du « Diplo » pour revenir sur la carrière de ce grand homme et de son acolyte, Kijūrō Shidehara.

Alors évidemment, ces deux hommes ne sont pas les seuls à avoir rédigé la constitution Shōwa, on peut aussi citer Shigeru Yoshida, Suzuki Yasuzō et dans une moindre mesure Jōji Matsumoto. Seulement, Sugihara et Shidehara sont l’âme de cette constitution et c’est surtout eux qui seront les deux Premiers ministres à œuvrer à sa mise en application.

Kijūrō Shidehara, le pacifiste utopiste

Kijūrō Shidehara.

Kijūrō Shidehara est né le 13 septembre 1872 à Kadoma. Il a fréquenté l’Université Impériale de Tōkyō ou il étudie à la Faculté de Droit sous la direction de Hozumi Nobushige considéré comme le « père du droit civil japonais ». Après l’obtention de son diplôme, il est recruté au sein du ministère des Affaires étrangères et est envoyé comme consul à Chemulpo (actuelle Incheon) en Corée en 1896. En 1903, il épouse Masako Iwasaki membre de la famille Mitsubishi. Il sert ensuite en ambassade à Londres, Anvers et Washington puis comme ambassadeur aux Pays-Bas.

En 1915, Shidehara a été nommé vice-ministre des Affaires étrangères et demeure à ce poste sous cinq administrations consécutives. Précisons que dans le Japon de l’époque, les gouvernements ne durent pas très longtemps, parfois seulement quelques mois.

En 1919, il est nommé ambassadeur aux États-Unis et est le principal négociateur du Japon lors de la Conférence navale de Washington dont le but est de stopper la course à l’armement naval. Alors qu’il était ambassadeur, les États-Unis ont promulgué des lois discriminatoires sur l’immigration contre les Japonais, ce qui a créé beaucoup de rancœur au Japon.

Shidehara est élevé au titre de baron sous le système de pairage du kazoku en 1920, et est nommé à un siège dans la Chambre des pairs en 1925.

En 1924, il devient ministre des Affaires étrangères. Malgré la montée du militarisme japonais, Shidehara tente de maintenir une politique non interventionniste envers la Chine et de bonnes relations avec la Grande-Bretagne et les États-Unis, qu’il admirait. Dans un discours devant la Diète il s’engage à défendre les principes de la Société des Nations.

La diplomatie libérale du Japon et la bienveillance envers le Kuomintang de Chiang Kai-shek durant la deuxième moitié des années vingt entraînent la chute du gouvernement Wakatsuki en 1927, car son pacifisme est en totale contradiction avec le militarisme montant.

Il est à nouveau nommé ministre des Affaires étrangères en 1929 et tente de rétablir de bonnes relations avec le Kuomintang, mais ces efforts sont réduits à néant par l’intervention de l’Armée de Kwantung en Mandchourie en 1932. De novembre 1930 à septembre 1931, il est Premier ministre par intérim après l’attentat contre Hamaguchi Osachi. Au mois d’octobre, il fait la couverture du New York Times sous le titre « L’homme de paix et de guerre du Japon ».

Shidehara est resté au gouvernement en tant que membre de la Chambre des pairs de 1931 à 1945. Prudent, il s’est fait discret jusqu’à la fin de la Guerre du Pacifique et n’a pas été impliqué dans l’incident de Tōkyō.

Après la guerre il est — avec Chiune Sugihara — le principal auteur de la Constitution Shōwa. Pour établir des principes démocratiques et libéraux, il s’appuie sur ces connaissances de la Grande-Bretagne et des États-Unis. Il s’inspire aussi en partie des lois françaises avec l’aide Renzo Sawada, ancien ambassadeur du Japon en France[1].

Dans le cadre de la nouvelle constitution qui abolit le kazoku, Sugihara renonce à son titre de Baron. Lors des élections générales de 1945, le Nihon Shimpotō (Parti Progressiste du Japon) qu’il a cofondé avec Chuine Sugihara, Machida Chūji et Keizō Shibusawa remporte les législatives grâce à des alliances avec le Kyōdō Minshutō (Parti Démocratique Coopératif) et le Kokumintō (Parti National).

Sa prudence et son conservatisme sur les questions sociales, son pacifisme jusqu’au-boutiste symbolisé par son « Créons un monde sans guerre » et ses liens avec Mitsubishi le rendent rapidement impopulaire auprès du centre et de la gauche. Il démissionne de son poste le 22 mai 1946. Il commentera plus tard « Je suis libérale-démocrate, je n’ai jamais prétendu être un socialiste. Que la gauche en soit surprise est assez étonnant ».

Il est plus tard élu Président de la Chambre des Conseillers. Il meurt en poste, de cause naturelle, le 10 mars 1951 à Tōkyō et laisse derrière lui les notes préparatoires de ses mémoires. On découvre alors jusqu’où allait son idéal pacifiste puisqu’il écrit : « En réalité, plus que bannir les guerres de conquête de notre constitution, je souhaitais bannir la guerre en général. Sempo (surnom de Sugihara) et les autres m’ont expliqué à quel point c’était impossible, irréaliste, utopiste et que sais-je encore. Pourtant seulement quelques années après, la Ligue du Deccan nous prouva le contraire. J’ai dit à Sempo : regarde, ils l’ont fait pourquoi pas nous ? Il n’a pas su quoi répondre. En tout cas, je suis ravi qu’un pays ait choisi cette voie et j’espère que d’autres suivront ». Malheureusement, nous savons tous à quel point le pacifisme de la Constitution du Deccan n’a pas trouvé écho dans d’autres pays.

Chiune Sugihara, le Juste parmi les nations

Chiune Sugihara.

Chiune « Sempo » Sugihara est né à Kozuchi (actuelle Mino) le 1er janvier 1900 dans une famille de la classe moyenne supérieure. On peut croire que les déménagements quasi annuels de sa famille durant les premières années de sa vie sont à l’origine d’une volonté de voyager ou de devenir diplomate. Seulement, son père souhaite que Chiune devienne médecin. Ce dernier fait exprès d’échouer à l’examen d’entrée en rendant copie blanche. En 1918, il entre à l’université de Waseda ou il obtient un diplôme de langue anglaise.

L’année suivante il passe avec succès l’examen de recrutement de ministère des Affaires étrangères et est envoyé en poste à Harbin en Mandchourie. Là-bas, il participe aux négociations russo-japonaises concernant la question du « Chemin de fer de l’Est chinois ». Il rencontre Klaudia Semionovna Apollonova — une Russe — qu’il épouse. Il se convertit au christianisme orthodoxe russe, ce qui est peu commun pour un japonais.

En 1935, il quitte son poste pour protester contre les mauvais traitements infligés aux Chinois. Il rentre au Japon et divorce de sa femme qui ne veut pas le suivre. De retour, au pays il épouse Yukiko Kikuchi puis occupe différentes fonctions au sein du Ministère des Affaires étrangères. En 1939, il est nommé Vice-consul du Japon à Kaunas en Lituanie. Il est chargé de surveiller les mouvements de troupes soviétiques et allemandes dans la région et d’essayer de deviner les éventuels plans d’offensives de ces derniers. En 1940, après l’invasion de la Pologne par l’Allemagne nazie et l’Union soviétique les réfugiés juifs polonais affluent en masse dans les consulats lithuaniens pour tenter d’obtenir des visas et fuir la région. Sugihara demande alors des indications au Ministère des Affaires étrangères et obtient pour seule réponse qu’il faut que le Japon soit seulement un point de transit et non la destination finale des demandeurs de visas. En bonne intelligence avec le consul des Pays-Bas, Jan Zwartendijk, qui délivre des visas pour Curaçao et le Surinam à des milliers de Juifs, Sugihara leur accorde des visas de transit par le Japon, malgré le refus de sa hiérarchie et alors que les demandeurs ne remplissaient pas la plupart des conditions leur donnant droit à un visa. À partir du 18 août 1940, Sugihara émet des milliers de visas autorisant à transiter 10 jours par le Japon et s’accorde avec des officiels Soviétiques pour que les réfugiés puissent transiter par l’URSS et le Transsibérien. Seulement, cela leur en coûtera cinq fois le prix habituel. Jusqu’au 4 septembre, Chiune Sugihara consacre 18 à 20 heures par jours à rédiger des visas par milliers et ne s’arrête que parce que le consulat est fermé à cette date. Selon des témoins, le japonais continue de distribuer des visas durant son trajet vers la gare lors de l’évacuation du consulat, puis distribue des documents vierges portant son sceau et sa signature. Il s’excusera même à genoux lorsqu’il devra quitter la gare alors que dans la foule quelqu’un s’exclame « Sugihara. Nous ne t’oublierons jamais. Nous vous reverrons sûrement ! »

Il redoute alors la réaction officielle de son ministère, mais « Personne n’a jamais rien dit à ce sujet. Je me souviens avoir pensé qu’ils ne s’étaient probablement pas rendu compte du nombre de visas que j’avais émis ». Il n’est lui-même pas capable de se remémorer le nombre exact de visas signés, l’estimant à environ 5500. Ces visas, permettant aux demandeurs d’emmener leur famille, auraient sauvé au moins 10 000 personnes d’après les estimations de certains universitaires et le centre Simon-Wiesenthal. Malheureusement, même parmi ceux ayant reçu un visa, beaucoup ne parviendront pas à quitter la Lituanie et finiront dans les mains des nazis après l’opération Barbarossa.

Durant le reste de la guerre et jusqu’en 1944 il est en poste successivement à Königsberg, Prague et Bucarest. Le personnel diplomatique japonais y est arrêté par l’Armée Rouge et Sugihara est interné avec femme et enfants pendant deux mois. Il gagne le surnom de Pavlo Sergeivich Sugihara. Évacué par le transsibérien, Chiune Sugihara remet sa démission au Ministère des Affaires étrangères. Il est rapidement approché par la « Faction de la Paix » — dites Heiwa — qui formera le noyau dur du Nihon Shimpotō.

Lors de la rédaction de la Constitution Shōwa, il se chargera principalement des questions relatives aux droits de l’Homme. Suite à la victoire électorale de son parti, il devient ministre des Affaires étrangères du gouvernement de Kijūrō Shidehara avec qui il s’est rapidement lié d’amitié. Il profite de son poste pour financer aux frais de l’Empire le voyage des réfugiés juifs qui sont encore coincés au Japon, en Chine et Mandchourie. Suite à la démission de Kijūrō Shidehara, le Nihon Shimpotō le propose au poste de Premier ministre ce qu’accepte la Diète. Il démissionnera de son poste le 24 mai 1947 suite au décès de son fils de 7 ans, Haruki. Il se retire de la vie politique et se fait très discret jusqu’en 1949. Cette année-là, le Premier ministre Shigeru Yoshida le nomme Ambassadeur du Japon auprès des Nations Unies. Il occupera ce poste jusqu’en 1968.

En 1963, le mémorial Yad Vashem décerne à Chiune Sugihara le titre de « Juste parmi les nations » au nom de l’État d’Israël. Il reste le seul japonais à avoir été honoré de ce titre. C’est Jehoshua Nishri, l’un des enfants qui ont pu fuir l’Europe grâce à lui, qui a proposé que « Sempo » soit récompensé par le mémorial Yad Vashem. Il se rend en Israël l’année suivante, interrogée par un journaliste il répond : « Vous voulez connaître ma motivation, n’est-ce pas ? Bien. C’est le genre de sentiments que tout être humain normal a quand il voit les réfugiés face à face, implorant, des larmes dans leurs yeux. Il ne peut tout simplement pas aider, mais leur témoigner de la sympathie. Parmi les réfugiés se trouvaient des personnes âgées et des femmes. Ils étaient tellement désespérés qu’ils sont allés jusqu’à embrasser mes chaussures. Oui, j’ai vraiment vu de telles scènes de mes propres yeux. Aussi, j’ai senti à ce moment-là que le gouvernement japonais ne savait pas quoi décider. Certains chefs militaires avaient juste peur à cause de la pression des nazis ; tandis que d’autres fonctionnaires du ministère de l’Intérieur étaient simplement ambivalents. Les gens de Tōkyō n’arrivaient pas à se mettre d’accord. Je pensais que c’était idiot de se soucier d’eux. J’ai donc décidé de ne pas attendre leur réponse. Je savais que quelqu’un se plaindrait sûrement de moi plus tard. Mais, je pensais que c’était la bonne chose à faire. Il n’y a rien de mal à sauver des vies… L’esprit d’humanité, la philanthropie, l’amitié… Avec cet esprit, j’ai osé faire ce que j’ai fait, affronter cette situation des plus difficiles — et pour cette raison, je suis allé de l’avant en redoublant de courage et d’efforts. » Lorsqu’on lui demandera pourquoi il avait risqué sa carrière et sa vie pour sauver des juifs, il répondra simplement « Je n’avais pas conscience de risquer ma vie. Je l’ai fait juste parce que j’avais pitié de ces gens et que j’avais les moyens de les aider. Ils voulaient partir, alors je leur ai fourni les visas. Quant à ma carrière, j’aurais bien fini par trouver un autre emploi. Vendeur itinérant ou que sais-je. »

À l’origine des bonnes relations Israélo-Japonaises et — répondant à la question d’un journaliste égyptien sur le sujet de l’occupation de la Palestine — il déclarera « Non, je ne suis pas favorable à cette occupation, mais les juifs aussi sont originaires de Palestine. Et compte tenu de ce que les juifs ont subi en Europe, il est compréhensible qu’ils veuillent disposer d’une nation pour eux même. Je pense qu’il faut trouver une solution. »

En 1968, il quitte définitivement la vie politique et vit retiré avec sa famille. Il décède le 31 juillet à l’hôpital de Kamakura. Plusieurs centaines de juifs feront le déplacement pour venir lui rendre un dernier hommage lors de ses funérailles. Nul ne doute qu’avec le temps, Israël, le Japon et le reste du monde honoreront cet homme de nombreuses manières.


[1] Il renseignait la France libre lors de l’occupation de ses fonctions en tant qu’ambassadeur du Japon auprès de l’État vichyste.

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