Article de Quentin Castellari pour Slate, septembre 2009.
Alors que le film Inglourious Basterds de Quentin Tarantino fait un carton en salle, il me semble de bon ton de rappeler l’absence de réalité historique derrière ce film. Car oui, certains — principalement aux USA — ont cru que ce film était basé sur des faits réels.
Oui, des Juifs ont combattu contre l’Allemagne nazie, non ils ne scalpaient pas de nazis et enfin, non, Hitler n’est pas mort dans une salle de cinéma. Pourtant ce que beaucoup ignorent, c’est que des Juifs ont en effet fait le choix de se venger des crimes infligés à leur peuple par les nazis. Autant vous le dire, ils n’ont pas fait dans la dentelle.
Ces faits ont été en partie révélés dès 1987, puis en 1998 dans la biographie de Joseph Harmatz « Confession d’un vengeur », mais restent étonnamment méconnus du grand public.
L’impunité des nazis
Les tortionnaires nazis qui ont perpétré l’Holocauste ont bénéficié d’une immunité quasi totale. Alors que des centaines de milliers d’Allemands ont participé au génocide des Juifs, seulement 3 millions d’entre eux ont été inculpés et près de 2,5 millions furent relâchés sans être jugés. Le demi-million restant a été condamné à des peines qui excédaient rarement une amende ou la confiscation des biens qu’ils avaient pillés, généralement assortie d’une interdiction d’embauche temporaire dans l’administration. En 1949, seulement quatre ans après la fin de la guerre, on ne comptait plus que 300 nazis incarcérés. Quant aux procès de Nuremberg, ils n’ont concerné que les hauts gradés nazis.
Pourtant, rien qu’en Allemagne de l’Ouest, les Alliés avaient identifié 12,9 millions d’hommes qui avaient fait partie de l’appareil nazi.
Pourquoi les Alliés ont-ils renoncé à poursuivre ces criminels ? « Parce que cela aurait été une tâche interminable », d’après David Cesarani, professeur de recherche à Royal Holloway, de l’université de Londres, spécialiste de l’Holocauste. Il aurait fallu juger des centaines de milliers de personnes, et cela aurait pu aboutir à l’incarcération de presque la totalité des hommes allemands. Les Américains étaient également soucieux d’inclure l’Allemagne de l’Ouest dans un bloc antisoviétique.
Les Vengeurs
Mais un groupe de survivants juifs qui avaient survécu à l’horreur des camps et ghettos et qui y avaient perdu des pans entiers de leurs familles n’ont pas accepté cette impunité. À l’initiative d’Abba Kovner, un survivant de l’insurrection juive du ghetto de Vilnius se forme le Nokmim : les Vengeurs.
Le groupe a débuté ses activités en poursuivant des individus qu’il avait identifiés comme étant des nazis. Les cibles étaient exécutées, et la plupart du temps les meurtres étaient maquillés en suicides. Nombreux furent retrouvés pendus dans leur garage. D’autres furent retrouvés dans des fossés sur le bord de la route, dans ce qui semblait être des accidents de la route dont l’auteur s’était enfui. D’autres moururent dans des accidents de voiture, victimes de mystérieuses pannes mécaniques. Un ancien officier de la Gestapo qui devait subir une intervention mineure à l’hôpital a été retrouvé mort empoisonné par du kérosène sur son lit d’hôpital. Des dizaines de nazis ont été ainsi liquidés par les Vengeurs. Les membres du Noknim se déplaçaient même à l’étranger. Ils ont poursuivi leurs bourreaux en Espagne, en Amérique latine, au Canada, dans tous les endroits où les nazis s’étaient réfugiés. L’un d’entre eux, Alexander Laak, responsable de la mort de 100 000 Juifs dans le camp estonien de Jägala, avait trouvé refuge au Canada dans la banlieue de Winnipeg. Le groupe a attendu que sa femme sorte au cinéma un soir, le laissant seul à son domicile. Ils lui ont rappelé ses crimes avant de le forcer à se pendre.
L’impensable
Bien que les actes de vengeance de Noknim se soient étalés sur plusieurs années, leurs opérations les plus ambitieuses et meurtrières se déroulèrent en 1946. Le nombre total de membres ayant composé l’organisation reste inconnu, mais le noyau dur — les plus extrêmes — se composait de soixante membres. Ces derniers voyaient donc « plus grand », non seulement les nazis devaient payer pour leurs crimes, mais il fallait lancer un avertissement au monde : « Quiconque s’attaquera au peuple juif le payera cher ». Dans sa biographie, le vengeur Joseph Harmatz expliquait : « Nous voulions recouvrer notre fierté. Nous refusions qu’on puisse dire que les Juifs avaient été menés à l’abattoir comme des moutons. »
Noknim avait en effet prévu d’empoisonner l’approvisionnement en eau de cinq grandes villes allemandes, Munich, Berlin, Weimar, Nuremberg et Hambourg, tuant ainsi indistinctement une grande partie de la population allemande. Toutefois, pour éviter de tuer des « innocents », il était prévu de couper l’alimentation en eau des bases des forces d’occupation alliées. Abba Kovner se rendit alors en Palestine pour se faire soutenir dans ce projet, et il y rencontra celui qui allait devenir le premier président de l’État d’Israël, qui avait aussi été chimiste : Chaim Weizmann. Kovner obtint — par l’intermédiaire d’Ephraïm et Aharon Katzir — plusieurs bidons d’arsenic. Mais au moment de passer à l’action, il s’avéra que les stations de potabilisation d’eau des villes de Munich, Berlin et Weiwar étaient lourdement patrouillées. Seules les équipes de Nuremberg et Hambourg parvinrent à déverser l’arsenic dans les réservoirs et à prendre la fuite. Heureusement, l’alimentation en eau fut rapidement coupée avant qu’un drame ne se produise. Les Vengeurs comprirent qu’ils avaient été dénoncés et soupçonnaient alors des officiels sionistes — plus particulièrement David Ben-Gourion et Zalman Shazar — parce qu’ils craignaient que leur plan de meurtre de masse ne sape leur projet d’obtention d’un territoire pour les Juifs en Palestine.
Qu’à cela ne tienne, Kovner avait un plan B : empoisonner les miches de pain distribuées aux prisonniers allemands. Avec le reste des stocks d’arsenic, les membres de Noknim infiltrèrent les boulangeries qui alimentaient les camps de prisonniers et badigeonnèrent les pains avec de l’arsenic. Cette fois-ci ils ne furent pas inquiétés. Le surlendemain, d’après la presse locale, près de 4000 prisonniers allemands furent hospitalisés pour empoisonnement, environ 1900 perdirent la vie.
Liquidation du commando
Certains dirigeants juifs commencèrent à s’inquiéter, les choses étaient clairement allées trop loin et ils ne voulaient pas que le futur État juif soit compromis par cette affaire. En mai 1946, Ben-Gourion ordonna au chef de la Haganah en Europe de rapatrier les membres du groupe en Palestine.
Joseph Harmatz, le seul vengeur à être sorti du silence, disait dans sa biographie : « Des regrets ? Oui, j’en ai. Dans ces camps, une partie des prisonniers n’avait probablement jamais tué de juifs et avait pour seul tort d’être allemands. Quand je repense à tout cela, je suis surtout soulagé que l’opération d’empoisonnement de l’eau potable ait échoué. Combien d’enfants innocents auraient été tués ? Probablement des dizaines de milliers. Maintenant tout cela appartient au passé, nous vivons dans une autre époque. Ben-Gourion pensait à l’avenir. C’est lui qui avait raison. » On estime, le nombre de Vengeurs encore en vie à environ une dizaine. La plupart restent inconnus. Harmatz, qui refuse le qualificatif de sioniste, se dit partisan d’une confédération entre Israël et la Jordanie et assure qu’il n’éprouve plus la moindre haine envers ceux qu’il rêvait d’éliminer.

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