Extraits de l’article « La vallée de la mort, l’enfer de Ðiện Biên Phủ » — Gérard Absolon.
Oui c’est bien d’une vallée de la mort dont il s’agit quand on parle de Ðiện Biên Phủ. Lieu d’une bataille menée par des aventuriers, des idéalistes, des rêveurs. Tous volontaires, mais sacrifiés sur l’hôtel de la politique.
Ðiện Biên Phủ c’est l’apothéose apocalyptique d’une sale guerre dont la France d’alors se désintéresse totalement. Après tous, les hommes sur place n’étaient-ils pas volontaires pour ce carnage ? Cette guerre inutile ou la France n’avait (presque) aucun allié. Pourtant ces volontaires combattront avec courage dans une situation désespérée et ne seront sauvés qu’à la toute dernière minute et emporteront la victoire. Une victoire à la Pyrrhus, une victoire qui n’en est pas une ; pour l’honneur diront certains. Mais le temps lui donnera un goût amer. Cette Première guerre d’Indochine sera un beau gâchis.
Cet article est là pour témoigner de ces mois d’apocalypse.
« Quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne crains aucun mal, car ils sont avec moi : leur vaillance et leur droiture me rassurent. Ils sont mes frères et nous périrons ensemble. » Journal du soldat Valérian Tranlé[1] du 6ème BPC.
[…]
La scène d’une tragédie
Le camp est conçu pour assurer la défense de la piste d’aviation de 1 000 mètres de long par où doivent arriver tous les ravitaillements et les renforts.
Autour de cette piste sont implantés quatre Points d’Appui constituant le cœur du camp retranché. Le colonel de Castries baptise les PA de noms féminins :
- À l’ouest de la piste d’atterrissage, dans la rizière, les différents PA « Huguette » tenus par le 1er Bataillon du 2ème Régiment Etranger d’Infanterie.
- À l’est de la rivière Nam Youm, les PA « Dominique », où se trouve la position la plus élevée du camp retranché (Dominique 2), tenu par le 2ème Bataillon du 3ème Régiment de Tirailleurs Algériens.
- Au sud de la piste, dans la rizière, le PA « Claudine » qui comprend le PC opérationnel, des batteries d’artillerie et le groupement d’intervention GAP2, composé du 8ème Bataillon de parachutistes de choc et du 1er Bataillon Etranger de Parachutistes.
- Au sud-est, sur les collines surplombant la Nam Youm, les PA « Éliane » tenus par le 1er Bataillon du 4ème Régiment de Tirailleurs Marocains.
- Au nord-est, le PA « Béatrice », constitué de trois collines tenues par le 3ème Bataillon de la 13ème Demi-Brigade de Légion Etrangère.
- Au nord le PA « Gabrielle », sur un piton allongé dans le prolongement de la piste, également tenu par le 5ème Bataillon du 7ème RTA.
- Au nord-ouest, sur un plateau, le PA « Anne-Marie » tenu par deux Bataillons Thaï.
- Un point d’appui éloigné, « Isabelle », a été implanté à 5 km au sud du dispositif principal, le long de la Nam Youm. Il a été établi le 15 décembre 1953 par le 2ème Bataillon du 1er RTA puis renforcé en janvier 1954 par le 3ème Bataillon du 3ème REI, deux batteries d’artillerie de 105 mm et un peloton de chars. Commandée par le colonel Lalande, la mission essentielle du point d’appui Isabelle est d’appuyer de ses feux le cœur du camp retranché.

Premiers assauts
Le Việt Minh ouvre les hostilités le 13 mars 1954 à 17 h par une intense préparation d’artillerie visant le point d’appui (PA) Béatrice, l’un des PA les plus éloignés du dispositif, tenu par le 3ème Bataillon de la 13ème Demi-brigade de Légion étrangère, sous les ordres du chef de bataillon Pégot. L’attaque n’est pas une surprise. Les services de renseignement français avaient correctement prévu l’endroit et l’heure où la bataille serait déclenchée, mais la puissance de feu de l’artillerie Việt Minh est un véritable choc. Le CR est écrasé par les obus de canons et de mortiers lourds. Il en reçoit plusieurs milliers en seulement quelques heures. Les abris, non conçus pour résister à des projectiles de gros calibre, sont pulvérisés. Le chef de bataillon Pégot et ses adjoints directs sont tués dans les premières minutes du combat par un coup direct sur leur position. Les liaisons radio avec le reste de Ðiện Biên Phủ (DBP) sont coupées, empêchant les défenseurs de Béatrice de coordonner les tirs de l’artillerie française.
L’assaut du Việt Minh est mené par les 141ème et 209ème régiments de la Division 312 qui s’élancent de leurs tranchées toutes proches de Béatrice. Sans officier, sans appui d’artillerie, livrés à eux-mêmes, les légionnaires mènent un combat désespéré contre l’infanterie Việt Minh qui déferle par vague. Certains fantassins n’hésitent pas à se faire sauter sur les barbelés pour permettre à leurs camarades de passer derrière eux. Béatrice tombe peu avant minuit, après plusieurs heures de combat au corps-à-corps.
Durant la même nuit, le lieutenant-colonel Gaucher, chef de corps de la 13ème DBLE et commandant du sous-secteur centre, est également tué dans son abri par un coup au but de l’artillerie Việt Minh.
« Nous les attendions avec impatience. Maintenant nous espérons surtout une accalmie. Il n’est pas un centimètre de terre qui n’ait pas été labourée par un de leurs obus. Comment ont-ils pu apporter autant de canons dans un tel trou à rat ? » Journal du soldat Valérian Tranlé du 6ème BPC.
À l’issue de cette première nuit effroyable les Français réalisent que, contre toute attente, le Việt Minh a été capable d’apporter et de camoufler autour du camp un nombre important de pièces d’artillerie de calibre 105 mm, alors que le 2ème bureau de l’état-major français pensait qu’ils ne pourraient au pire amener que des pièces légères ne dépassant pas de calibre 75. À aucun moment l’artillerie française, pas plus que les bombardiers de l’Armée de l’air et de l’Aéronavale, ne sera en mesure de faire taire les canons Việt Minh. Face à cet échec, le colonel Charles Piroth, qui commande l’ensemble des unités d’artillerie à DBP et qui avait affirmé être en mesure de faire taire l’artillerie Việt Minh avec les tirs de contre-batterie de ses canons de 155 mm, se donne la mort le 15 mars dans son PC.
Le 14 mars aux alentours de 20 heures, deux régiments de la Division 308 attaquent le point d’appui Gabrielle, tenu par le 5ème Bataillon du 7ème Régiment de Tirailleurs Algériens commandé par le chef de bataillon de Mecquenem. Les Việt Minh utilisent la même tactique que la veille, forte préparation d’artillerie et assaut d’infanterie par vagues successives, réduisant ainsi peu à peu la position. Les « Turcos », surnom donné aux tirailleurs, se défendent durement toute la nuit et réussissent à repousser plusieurs assauts, incitant Giáp à ordonner le repli de la Division 308 à 2 h 30.
Quand l’attaque reprend à 3 h 30 après une nouvelle préparation d’artillerie, des troupes fraîches de la Division 312 sont également engagées. Les tirailleurs submergés doivent finalement battre en retraite le 15 mars au petit matin. Ils parviennent à se dégager grâce à une contre-attaque constituée de six chars du 1er Régiment de chasseurs à cheval, d’éléments du 1er Bataillon étranger de parachutistes (BEP) et du 8ème Bataillon de parachutistes de choc. Les Việt Minh payent chèrement la prise de Gabrielle.
L’accalmie
Ayant subi de lourdes pertes lors de ces deux premières attaques, le Général Giáp est contraint d’observer une pause, pour réorganiser ses unités durement éprouvées et reconstituer ses stocks de munitions. Au même moment, le Haut-Commandement français décide l’envoi de renforts et le 6ème Bataillon de Parachutistes Coloniaux est parachuté dans l’après-midi du 16 mars. Le retour à DBP du « bataillon Bigeard » contribue à remonter le moral de la garnison, éprouvé par la tournure des évènements.
Après une phase d’assaut frontal, très coûteuse en vies humaines, Giáp opte pour une tactique de harcèlement. Les artilleurs Việt Minh s’appliquent à bombarder tous les points importants du Camp Retranché, en particulier la piste d’atterrissage qui devient rapidement inutilisable de jour et bientôt de nuit.
Coupé du monde
Le 27 mars 1954, le cordon ombilical qui reliait DBP à Hanoï est coupé, réduisant d’autant les possibilités de ravitaillement et de renfort. Surtout, l’évacuation des blessés devient impossible. Après que son avion ait été détruit par l’artillerie ennemie, la convoyeuse de l’Air Geneviève de Galard qui tentait d’évacuer des blessés se retrouve bloquée dans le camp retranché où elle passera le reste de la bataille à travailler comme infirmière à l’antenne chirurgicale du médecin-commandant Grauwin. La presse anglo-saxonne lui donnera le nom d’« ange de Ðiện Biên Phủ ». La légende qui fait d’elle la seule femme dans le camp oublie une vingtaine de prostituées — pour la plupart Vietnamiennes — qui se transformèrent elles aussi en infirmières.
Des opérations sont montées tous les jours pour assurer la liaison terrestre avec le PA Isabelle, situé à l’extrême Sud du camp retranché de Ðiện Biên Phủ. Au fil du temps, ces opérations d’ouverture de route deviennent de plus en plus dangereuses, et le 23 mars, au cours de l’une d’elles, le 1er BEP perd 9 hommes, dont 3 officiers et plus de 20 blessés, dans une embuscade tendue par des éléments Việt Minh infiltrés. Devant les pertes subies, les liaisons quotidiennes avec Isabelle sont abandonnées : ce point d’appui, commandé par le Lieutenant-colonel Lalande, va combattre isolé jusqu’à la fin de la bataille.
Le 28 mars, le 6ème BPC, appuyé par le 8ème BPC, lance une contre-attaque vers l’ouest du camp retranché avec pour objectif de détruire les pièces de DCA Việt Minh qui gênent de plus en plus le ravitaillement aérien. L’opération est un demi-succès : à part des quantités importantes d’armement léger, elle n’a permis de capturer ou de détruire que peu d’armes lourdes (canons de DCA de 37 mm) et se solde par de lourdes pertes. Le 6ème BPC compte 17 tués, dont les lieutenants Le Vigouroux et Jacobs et quatre sous-officiers. La 4ème compagnie du 6ème BPC n’a plus d’officiers, puisqu’outre le Lieutenant Jacobs, son chef, le Lieutenant De Wilde, est grièvement blessé.
La bataille des cinq collines
Giáp vise la prise les collines formant la défense nord-est et est du Camp Retranché, Dominique et Éliane. Dans la nuit du 30 mars, après une nouvelle très forte préparation d’artillerie, Éliane 2 et 3 ainsi que Dominique 2 sont balayé. La faible résistance opposée aux assaillants par le 3ème Bataillon RTA sur Dominique 2 et par la compagnie du 1er Bataillon des RTM tenant Éliane 1 sera à l’origine d’une polémique lancée par l’impétueux Lieutenant-colonel Langlais, mettant clairement en cause la valeur des troupes nord-africaines à DBP. S’ajoutant à cela le fait que certains soldats de ces unités, démoralisés, déserteront et iront se réfugier sur les bords de la Nam Youm en refusant de livrer combat. Le cours des évènements va donner naissance au mythe selon lequel « seuls les paras et la Légion se sont battus à DBP ».
Sur Éliane 2, le Việt Minh se heurte à la farouche résistance des autres compagnies du 1er Bataillon de RTM, renforcées toute la nuit du 30 au 31 mars par différentes unités prélevées sur les autres bataillons et très efficacement soutenues par l’artillerie d’Isabelle. Au matin du 31 mars, Éliane 2, entourée de monceaux de cadavres, tient toujours.
Le 31 mars, le Commandement français décide de lancer une contre-attaque pour reprendre les positions perdues : le 8ème BPC reprend Dominique 2 (la colline la plus élevée du camp retranché) et les 6ème BPC reprennent Éliane 1. C’est une nouvelle erreur, car, faute de troupes fraîches pour relever ces deux unités sévèrement éprouvées, les positions reprises doivent être finalement abandonnées.
Giáp va poursuivre ses attaques sur Éliane 2 jusqu’au 4 avril, subissant de très fortes pertes, jusqu’à renoncer finalement à prendre ce point d’appui. Cet échec provoquera une grave crise du moral au sein des unités Việt Minh, dont beaucoup de cadres, jugés incompétents ou trop timorés, seront éliminés.
Pluie de feu
En coulisse des négociations ont eu lieu entre les gouvernements américain et français pour trouver un moyen de redresser la situation. Le 24 mars, Français et Américains trouvent un accord : en échange d’une sortie honorable sur le plan militaire, la France va devoir signer les accords de Genève et laisser place aux Américains qui ont triomphé contre les communistes lors de la Guerre de Corée en 1951. Il aura néanmoins fallu que le vice-président Richard Nixon pèse de tout son poids avec le soutien de l’État-Major, notamment l’amiral Arthur W. Radford (principal relais des demandes françaises) et le général Walter Bedell Smith), et du complexe militaro-industriel comme on le découvrira bien plus tard, pour que le Président Dwight Eisenhower accepte d’aider la France.
Les 3 et 4 avril 1954, Giáp fait face à un bombardement massif de l’aviation américaine. C’est la phase 1 de l’opération Vautour (Vulture pour les Américains). L’US Air Force engage une soixantaine de bombardiers B-29 basés aux Philippines et cent cinquante chasseurs de l’aéronavale. Ce soutien aérien est prévu pour durer en 15 et 20 jours maximum. Grâce à leurs radars, les B-29 larguent leurs bombes à haute altitude sur les collines contrôlées par le Việt Minh. Les bombardiers font plusieurs rotations par jours, larguant en moyenne 450 tonnes de bombes par sorties, et ébranlent les positions d’artillerie et de DCA du Việt Minh. Le résultat n’est pas parfait, mais va permettre la reprise du ravitaillement et évacuation pendant 48 heures ainsi que le retour du soutien aérien rapproché. Mais avant cela, il faut que les Français consolident leurs positions.
Le 6 avril, le 2ème bataillon du 1er Régiment de chasseurs parachutistes saute dans le chaudron malgré la mousson.
Contrarié par l’intervention américaine, Giáp va alors changer ses plans et revenir des assauts directs, espérant en finir avant que les Français ne reçoivent trop de renforts.
Sans faille
Les tentatives de colonnes de secours au sol ont toutes échoué pour le moment. Les avions venant de Hanoï (des bombardiers Douglas A-26 Invader, des chasseurs Grumman F8F Bearcat de l’Armée de l’air et de Grumman F6F Hellcat l’aéronavale, des Fairchild C-119 Flying Boxcar transformés en largueurs de napalm) sont gênés par la mousson. Ils peuvent difficilement identifier les emplacements de tir et larguent les bombes et le napalm au mieux, sans radar et guidé seulement par radio ou fumigènes. Les A-26 et les chasseurs font aussi des passes au-dessus des crêtes pour tirer avec leurs mitrailleuses de 12,7 mm et leurs roquettes. Les avions de la 7ème Flotte américaine apportent aussi leur soutien malgré les conditions météo dantesques.
Un écran nuageux — quasi-permanent en période de mousson — rend l’action aérienne difficile. Dans ce contexte, les missions d’attaque des avions français sont dangereuses du fait du terrain, du climat et surtout de la DCA. Ces avions doivent faire plus de 600 km avant d’arriver sur zone et sont alors à la limite de leur réserve de carburant et n’ont par conséquent que très peu de temps pour leur mission de combat. D’ailleurs, les assauts Việt Minh ont essentiellement lieu de nuit, lorsque l’aviation française est moins efficace. Il faut alors compter sur les B-29 de l’USAF pour ralentir les troupes de Giáp.
« Nos pilotes sont fous, Dieu merci. Avec la mousson et le brouillard, on n’y voit pas à 30 mètres et malgré cela, ils attaquent. La plupart du temps, on entend les avions larguer leurs bombes. On ne les voit qu’au dernier moment, quand il passe juste au-dessus de nos têtes. Je n’ai jamais vu des avions voler aussi bas. Merci les gars. Merci d’être aussi fou. » Journal du soldat Valérian Tranlé du 6ème BPC.
Pendant ce temps les pilotes français des C-119 Flying Boxcar reçoivent le concours de leur partenaire américain via Civil Air Transport, une société-écran de la CIA crée par le célèbre Claire Lee Chennault. Mais le ravitaillement reste insuffisant. Certains largages tombent dans les lignes des Việt Minh sous les yeux désespérés des Français.
Dans cette bataille, les Français sont dans l’incapacité de se reposer ou d’être relevés. Les morts par épuisement se font nombreuses. On entend des hommes se battre en chantant La Marseillaise au cours des combats. Lorsque faute de combattant valide on sollicite les blessés pour retourner au combat il y a encore des volontaires. La nuit, les explosions, les balles traçantes et les fusées éclairent le champ de bataille comme en plein jour. Les canons français tirent tellement qu’ils sont chauffés au rouge. Parmi les actes les plus notables, citons le combat de dix soldats du 6ème bataillon de parachutistes coloniaux qui résistent sans soutien aux assauts Việt Minh pendant huit jours. Ils ne devront leur salut qu’à la deuxième phase de l’opération Vautour.
Ne Desit Virtus[3]

Alors que la météo s’améliore enfin, la phase 2 de l’opération Vautour peut enfin être lancée. Dans les nuits du 24 au 26 avril, 2800 hommes du 187ème Régiment de la 101ème Division aéroportée (ou 187ème RIP) sont largués sur DBP. Les Français qui étaient au courant d’un largage imminent n’avaient par contre pas été avertis qu’il s’agirait de « Yankees ». Ce largage précédé par des passages des B-29 et soutenu par les appareils de la 7ème flotte se passe bien mieux que prévu, car même si vingt-deux soldats sont blessés et que trois sont tués, aucun n’est tombé dans les lignes ennemies. Dès lors, les brèches du périmètre sont aisément colmatées et le Việt Minh va s’y casser les dents.
« Le sol tremble depuis des jours. Leur artillerie, notre artillerie, nos bombes, les bombes américaines. Nous n’avons aucun répit. Il nous est impossible ne nous reposer de serait-ce que cinq minutes. Je voudrais dormir juste une heure et pouvoir pisser sans m’en foutre de partout. […] Et soudain alors qu’on s’attendait à quelques renforts voilà que des centaines de paras américains sont déversés sur nos positions. C’est une folie qu’ils font là, mais maintenant eux aussi seront mes frères parce qu’ils ont choisi d’être à nos côtés. » Journal du soldat Valérian Tranlé du 6ème BPC.
Bain de sang
Du côté français, le manque de munitions devient très préoccupant, en particulier pour l’artillerie, car les munitions sont consommées plus vites qu’elle n’arrive, et la situation sanitaire tourne à la catastrophe, avec des centaines de blessés entassés dans les différents postes de secours. Mais le pire c’est surtout ces centaines de cadavres Việt Minh qui pourrissent au soleil alors que leurs assauts se fracassent sur les défenses franco-américaines. L’assaut final est lancé le 1er mai au soir, précédé d’une préparation d’artillerie extrêmement intense qui dure trois heures. Les divisions 312 et 316 attaquent la face est du camp retranché, la 308 la face ouest. L’artillerie et l’infanterie françaises répliquent de tous leurs feux et rapidement les avions de la 7ème flotte américaine entrent dans la dance. Ici les mots « soutien aérien rapproché » prennent tout leur sens tant les positions des deux armées qui s’affrontent sont imbriquées. Dès lors, les « run » de l’aviation sont systématiquement classés « Danger close » c’est-à-dire qu’il est fort probable que les bombes touchent des positions alliées. Et ce sera le cas en quelques occasions malheureusement.

« Ne s’arrêteront-ils jamais ? Ils se déversent par vagues sans fin. Sans fin nous les fauchons comme les blés. Et pourtant il en vient toujours. Nous sommes entourés de monceaux de cadavres. Plusieurs fois par jour, des volontaires sont obligés d’aller faire tomber ces monticules pestilentiels pour dégager autant que possible notre champ de tir. Bienvenue en enfer, là où les vivants puent la mort autant que les morts eux même. » Journal du soldat Valérian Tranlé des 6ème BPC.
Le Commandement des forces françaises en Indochine décide alors de lancer dans la bataille un dernier bataillon parachutiste en renfort. Le 1er BPC du commandant de Bazin de Bezons est parachutés de façon fractionnée au début du mois de mai derrière les lignes Việt Minh dans le cadre de l’opération Condor : la 2ème Compagnie du Lieutenant Edme saute dans la nuit du 2 au 3 mai, la 3ème du capitaine Pouget (l’aide de camp du Général Navarre) dans la nuit du 3 et la 4ème Compagnie du Capitaine Tréhiou dans la nuit du 4 et le largage de la 1ère Compagnie du Lieutenant Faussurier a lieu dans la nuit du 6.
Les hommes du 1er BPC se regroupent le 7 mai avec les hommes des Groupements de commandos mixtes aéroportés (GCMA) Malo, Servan et Rôdeur qui menaient la contre-insurrection en territoire Việt Minh. Ces unités de maquisards rompus au combat de jungle et de montagne sont essentiellement constituées d’autochtone Hmong, thaï, Nung, Méo et laotiens et encadrés par des officiers du SDECE[4].
Dans la nuit du 9 au 10 mai, les hommes de l’opération Condor prennent les arrières Việt Minh par surprise. Ils s’attaquent aux positions d’artilleries et dépôt de ravitaillement de tous les secteurs ouest-nord-ouest. Les positions, faiblement défendue sont balayé et la panique gagne les Việt Minh. Dans le camp retranché, les hommes reprennent leur souffle et retrouvent l’espoir alors que le feu de l’artillerie ennemie s’essouffle soudainement. Le 6ème BPC entreprend de percer les lignes ennemies pour accélérer la jonction avec la colonne de secours.
Pour Giáp c’en est trop. Ces unités sont exsangues après avoir subi près de 60 % de pertes et ses positions sont mises en danger. Il ordonne à ces divisions de stopper leurs attaques et de tenir leurs positions. À partir de ce moment, les troupes françaises et américaines vont pouvoir évacuer les blessés vers le Laos et reprendre lentement mais surement une partie du terrain perdu. À nouveau ravitaillé et avec des conditions sanitaires qui s’améliorent, le camp retranché se dresse comme un rock au milieu de la tempête. Cet échec provoquera une nouvelle crise de moral au sein des unités Việt Minh, dont beaucoup de cadres seront « écartés » sur ordre de Giáp.
Une longue attente
Progressivement au mois de mai, l’étau se desserre autour de Ðiện Biên Phủ. Les combats baissent en intensité tout comme les bombardements des B-29 américains. À Genève, français et Nord-Vietnamiens sont de retour à la table des négociations et un cessez-le-feu entre en vigueur le 6 juin 1954. Les Accords de Genève sont signés le 20 juillet 1954 pour entrer en vigueur deux jours plus tard. La France retire toutes ses forces militaires d’Indochine et la réunification entre les deux Việt Nam est envisagée pour 1956 dans le cadre d’un référendum.
La Commission internationale de contrôle (CIC) entre au Việt Nam pour surveiller le regroupement militaire au nord du Việt Nam à partir de la Zone de Démarcation militaire du 17ème parallèle pour l’Armée populaire vietnamienne et au sud du Việt Nam pour le Corps expéditionnaire français en Extrême-Orient éparpillé partout au Việt Nam, au Cambodge et au Laos, avant leur rapatriement complet en France. La CIC tripartite est constituée de la Pologne pour le camp socialiste, le Deccan pour le camp neutre et le Canada pour le camp occidental.
Les héros de Ðiện Biên Phủ s’en vont dans l’honneur, salués même par leurs ennemis. Võ Nguyên Giáp en personne viendra serrer la main du Général Christian de La Croix de Castries lors de l’évacuation du camp retranché. C’est plus d’honneur qu’ils n’en recevront à leur retour en France ou les citoyens seront restés indifférents à cette guerre d’aventurier, car préoccuper par des problèmes plus réels et plus immédiats : nourrir leurs familles et reconstruire un pays qui a été ravagé par la Seconde Guerre mondiale.
Malheureusement on connaît la suite. Une victoire pour rien qui permet aux politiciens de s’en sortir la tête haute et surtout qui permet aux Américains de supplanter l’influence française en Indochine. Le résultat : une deuxième guerre qui éclate moins d’un an plus tard. Encore plus sale, encore plus apocalyptique.
[1] Fictif.
[2] Source Wikipédia, créée par Raul654.
[3] « Que le courage ne nous fasse pas défaut », devise du 187ème Régiment de la 101ème Division aéroportée.
[4] Service de documentation extérieure et de contre-espionnage, ancêtre de la DGSE.

Bon weekend. DBP, un Cameron XXL , des milliers de braves sacrifiés 🙁
Juste un espace oublié dans l’ordre de bataille en début de texte : pour le PA Claudine, 8e bataillon de choc…et