Extraits de « La guerre des Asuras : origines et conséquences de la guerre civile indienne » — Robin Mikael Stanson — Locus Publishing.
Le rôle de la République Indienne Libre
La guerre entre hindous et musulmans a permis d’entériner l’indépendance officielle de la République Indienne Libre. En effet, bien que le territoire compte une très grande majorité de musulmans, la forte militarisation du pays, notamment avec l’aide japonaise, permet le maintien de l’ordre. Le fait que le gouvernement soit composé d’hindous, de musulmans, de bouddhistes et se soit déclaré laïque et garant de la liberté de culte y est pour beaucoup. Aussi, dans le contexte particulier de la volonté d’accession à l’indépendance des Indes, la République Indienne Libre est déjà indépendante de facto. Ainsi, non seulement la population à globalement su garer son sang froid, mais dans les rares incidents qui se sont produits au Bengale l’Armée et la police ont su se montrer non partisanes ce qui a contribué à mettre fin très rapidement aux rares violences.
Cette situation a permis de légitimer et renforcer le pouvoir de Bose et d’en faire un interlocuteur incontournable pour les Britanniques puisque son influence s’étend progressivement jusqu’aux abords de Calcutta.
Le Plan Mountbatten
Face à un tel déferlement de violence, les troupes britanniques ne parviennent qu’à conserver le contrôle du sud du pays, ainsi que les deux grandes villes que sont Bombay et Calcutta, ou un certain calme règne. Il faut comprendre que les États Princiers du Sud sont plus proches politiquement du Royaume-Uni que ne le sont les régions du Nord ou le Congrès National Indien était opposé au soutien de l’effort du Commonwealth se laisse moins emporté par les sentiments nationalistes.
C’est dans ce contexte qu’en janvier 1946 Lord Mountbatten remplace Archibald Wavell au poste de Vice-roi des Indes. Il a initialement pour mission de négocier l’indépendance d’une Inde Unie, alliée au Royaume-Uni et anticommuniste. Il aura fallu que les travaillistes du Vice-premier ministre Clement Attlee pèsent de tout leur poids pour que Winston Churchill accepte de remplacer Wavell par Mountbatten jugé plus fin négociateur et diplomate.
Après quelques semaines et alors que le gouvernement britannique comprend la complexité et la difficulté de la situation, ses ordres deviendront « faire au mieux pour mettre fin au conflit » et surtout garder des alliés dans le sous-continent indien. Churchill souhaite alors que les États Princiers du Sud forment une fédération alliée au Royaume-Uni.
Mountbatten ne dispose à ce moment que de la 3ème Division d’infanterie indienne, la 9ème Division aéroportée indienne et des 11ème, 70ème, 81ème et 82ème Divisions d’infanterie. Il débute une « tournée diplomatique » accompagnée de V.P. Menon[40] et Vallabhbhai Patel[41] et se réunit le 27 janvier 1946 à Trivandrum[42] avec les Princes des états du sud encore sous contrôle britannique pour connaître leurs positions. Les princes de Mysore, Hyderabad, de la Présidence de Madras, du Travancore, du Deccan et du Kolhapur sont prêts à chercher un accord pour éviter les mêmes violences que dans le nord à condition que leurs fortunes princières soient préservées. En effet, dans le nord de l’Inde, au milieu de la spirale de violence, plusieurs princes ont été tués ou ont vu leurs possessions pillées ou ravagées, la plus célèbre victime étant Pratap Singh Rao Gaekwad, Maharaja de Baroda dans le Gujarat. Mountbatten ne s’oppose pas aux demandes des princes et les négociations concernant la création d’un ou plusieurs états commencent. Exaspérés par les violences, Churchill et Mountbatten abandonnent toutes illusions de voir naitre une Inde unie et choisissent d’accélérer le processus d’indépendance, quoiqu’il en coûte.
Le 5 février 1946, Mountbatten rencontre Subhash Chandra Bose à Colombo au Ceylan[43] pour connaître les exigences de la République Indienne Libre. Les exigences de Bose sont simples, la reconnaissance de l’indépendance du pays et son contrôle sur l’Assam, le Bengale et les états environnants, l’établissement de relations diplomatiques et commerciales et le tracé de frontières équitables. Dans le même laps de temps, le petit Royaume du Sikkim enclavé entre le Bhoutan, le Népal et le Bengale déclare son indépendance dans l’indifférence quasi générale. Ni Bose ni Mountbatten ne s’y oppose.
C’est ensuite Mohammed Ali Jinnah qui se rend à Hyderabad pour rencontrer Mountbatten, Menon et Patel. Ce dernier exige la création du Pakistan (qui existe de facto). Reste encore à établir ses frontières.
Le problème vient des zones sous contrôle hindou. Officiellement, Jawaharlal Nehru en est le représentant, mais dans la pratique c’est pour le moment les nationalistes de l’Hindu Mahasabha qui sont le plus écoutés par les populations locales.
Contraints d’attendre que la situation politique s’éclaircisse dans ce qui est alors appelé l’Hindoustan[44], Mountbatten et ses autres interlocuteurs commencent de longues négociations.
[…]
Fin progressive du conflit et conséquences immédiates
Le 15 août 1947, la première version du Plan Mountbatten est présentée aux belligérants. Dans le sud, les Princes renoncent à leurs trônes, mais conservent leurs fortunes et biens, ils demeurent libres de faire de la politique s’ils le souhaitent. Deux pays sont constitués et leur frontière commune est déjà tracée, initialement les princes envisageaient la création d’un seul pays, la Ligue de Travancore étant l’un des noms envisagés, mais suite à des divergences c’est finalement deux pays qui voient le jour.
Ces deux futurs pays sont la République Dravidienne (couramment appelé Dravidistan) représentée par le Dravidar Kazhagam[45] de Periyar E. V. Ramasamy et la Fédération des États princiers de l’Inde[46], composé des anciens états princiers du sud. La Fédération princière est temporairement représentée par son souverain le plus puissant, le Nizam d’Hyberabad Asaf Jâh VII qui convoque une assemblée constituante (essentiellement composé de Princes) dirigée par V.P. Menon afin de rédiger une constitution. De son côté le Dravidistan entame lui aussi la rédaction d’une constitution, mais sans la confier à une assemblée constituante. Dans les deux cas, la protection des groupes religieux est garantie, au moins officiellement. Reste à négocier le tracé de la frontière nord avec l’Hindoustan.
Le Dravidistan, la Fédération princière et le Royaume-Uni reconnaissent l’indépendance de la République Indienne Libre. Cette dernière reconnaît en retour les gouvernements du Dravidistan et de la Fédération princière. Le Pakistan reconnaît aussi ces trois pays.
Le plan Mountbatten et le traité de Srinagar mettent l’Hindoustan au pied du mur. D’autant que l’engouement pour l’Hindu Mahasabha de Vinayak Damodar Savarkar s’est essoufflé. Nehru a su reprendre la main sur la politique hindoue en jouant lui aussi la carte du nationalisme, mais de manière modérée ce qui s’est avéré très efficace face à la lassitude de la population, qui fait face à la famine et en plus des pertes humaines dues au conflit. Après la vaine tentative de création d’un état tampon au Bengale, Nehru accepte même de faire une croix sur cette région qui tombe, en grande partie, dans le giron de la République Indienne Libre.
La mise en échec de l’offensive hindoue face au Pakistan à Gujranwala[47] le 24 septembre 1947 combiné à une cuisante défaite face à la République indienne Libre lors de la Bataille de Chandernagor le 27 octobre suivant fini de réduire les soutiens de l’Hindu Mahasabha. Nehru ayant à nouveau les mains libres revient à la table des négociations le 1er novembre. Après de longues négociations menées par Vallabhbhai Patel, l’Hindoustan signe les accords du Plan Mountbatten, à Shimla[48], le 7 décembre, après d’âpres négociations sur le tracé des frontières. Outre le tracé des frontières, le traité organise, sous la supervision du maréchal britannique Claude Auchinleck, le transfert des troupes des belligérants, le rapatriement des troupes britanniques et le partage du matériel de la British Indian Army, de la Royal Indian Air Force et le Royal Indian Navy entre les pays successeurs du Raj britanniques.

C’est l’avocat londonien Cyril Radcliffe qui par sa méconnaissance des affaires indiennes fut chargé de trancher les litiges de manière impartiale. Le tracé définitif des frontières n’est révélé au public que le 3 janvier 1948, deux jours après l’entrée en vigueur du traité, pour permettre aux troupes des différents belligérants de se positionner sur leurs nouvelles frontières.

Bien que tracé de manière aussi impartiale que possible, les différentes frontières sont le théâtre de nombreux accrochage chaque année, principalement entre le Pakistan et l’Hindoustan, devenu la République fédérale indienne et généralement appelé Inde.
Ce qui était autrefois une composante importante de l’Empire britannique se retrouve alors divisé en huit pays : la Fédération des États princiers de l’Inde, la République Dravidienne, la République indienne du Bengale (nouveau nom de la République Indienne Libre), la République fédérale indienne, la République islamique du Pakistan, la République du Cachemire et le Royaume du Sikkim.
Victimes et conséquences
Bien que difficiles à établir par manque de documents d’états civils ou témoignages fiables, les conséquences de la Guerre civile indienne n’en sont pas moins terribles. Le nombre de victimes officielles données ici est généralement considéré comme étant une estimation basse :
- 10 121 morts et 22 989 blessés parmi les soldats hindous.
- 14 977 morts et 36 712 blessés parmi les soldats musulmans.
- 99 072 disparus ou morts non confirmés tous camps confondus.
- Environ 400 000 civils sont morts lors des trois premiers mois de conflit.
- 3 803 968 morts dues à la famine tous camps confondus.
- Plus de 6 millions de morts parmis les civils, les populations insurgées et les paramilitaires.
Comme l’explique Amartya Sen, la terrible famine qui a ravagé la moitié nord du sous-continent indien n’est pas causée par une forte inflation du prix du riz comme en 1943[49]. Mais par la destruction des voies de communication, la priorité des combattants sur les civiles pour l’attribution des rations et le fait qu’à ce moment précis du conflit 35 % du riz consommé dans l’ancien Raj provient du Bengale et de la Birmanie et n’atteint donc pas les populations civiles prisent en tenaille sur les lignes de front.
Entre 1945 et 1948, pas moins de 50 millions de personnes vont fuir d’un territoire à l’autre.
Conséquence à moyen et long terme
Les tensions communautaires entre hindous et musulmans se poursuivent encore aujourd’hui, tout comme les incidents de frontière entre le Pakistan et l’Inde. Pourtant il y a eu des améliorations, notamment en 1951 avec la signature par Jawaharlal Nehru et Liaquat Ali Khan d’un pacte par lequel les deux nations s’engagent à protéger leurs minorités respectives. Même si malheureusement dans la pratique, les minorités hindoues et musulmanes des pays respectifs sont encore victime de violences et discriminations.
La République Dravidienne ne sera pas en reste avec les troubles ethniques et religieux, car Periyar E. V. Ramasamy qui souhaite abolir les castes et donner plus de droits aux femmes est aussi anti indo-aryen et un anti-brahmane, ce qui venant d’un tamoul fut assimilé à de l’anti-hindouisme. Le problème c’est que l’anti-aryanisme et l’anti-brahmanisme très présent dans ses discours vont encourager dès les années cinquante une vague de violence contre la caste des brahmanes et ses coutumes. Saccages de temple assimilé comme étant un symbole de l’oppression par cette caste, agressions, coupes des churkis[50] et des cordons sacrés. Bien que Periyar souhaitait l’égalité de tous et avait supprimé les castes, c’est pendant ses années de pouvoir que les Dalits[51] subiront le plus de violence notamment lorsque quarante d’entre eux seront assassinés, brulés vifs par des membres de la caste des thevars[52]. Il faudra attendre 1956 pour que les violences en cours au sein de la République Dravidienne prennent fin après un nouveau débordement provoqué par Periyar. Ce dernier est alors arrêté par l’armée et destitué par le parlement, alors qu’il menait une procession lors de laquelle les manifestants allaient brûler des représentations du dieu hindou Rāma. Periyar passera deux ans en prisons avant de reprendre ses activités politiques tout en étant privé du pouvoir d’exercer tout mandat politique.
La Fédération des États princiers de l’Inde quant à elle entame toute une série de réformes politiques qui culmine avec la promulgation d’une nouvelle constitution le 13 septembre 1950. Cette constitution transforme le pays en Ligue indienne du Deccan avec un système fédéral et l’élection d’un président par suffrage universel, un modèle de démocratie parlementaire dont V.P. Menon sera le Premier ministre. La naissance de la Ligue fut plus tumultueuse que prévu. En effet, alors que V.P. Menon et l’assemblée constituante travail à l’élaboration de la constitution, les communistes de P. Krishna Pillai qui ne sont pas représentés dans cette constituante, lancent des grèves et blocages dans le Cochin, le Travancore et la côte de Malabar. Le Royaume-Uni recommande l’usage de la force, mais V.P. Menon préfère incorporer les communistes dans le processus démocratique que de risquer un conflit armé. Bien lui en a pris, car les progrès sociaux concédés à Pillai sont considérés aujourd’hui comme des éléments clefs de la prospérité et de la stabilité du pays. Si les princes ont abandonné leurs trônes tout en gardant leurs nombreux titres honorifiques, ils se sont lancé, pour la plupart dans le domaine des affaires, de l’immobilier et autre activité qui on permit d’assurer la prospérité du pays et surtout de leurs familles. Notamment la célèbre Ossman Company crée par le Nizam d’Hyderabad.
V.P. Menon et Vallabhbhai Patel, les deux hommes derrière le succès du plan Mountbatten
Vappal Pangunni Menon, dit V. P. Menon, né le 30 septembre 1893 à Ottalpalm dans le Kerala et mort le 31 décembre 1965 à Bangalore, est un fonctionnaire indien, proche collaborateur de Louis Mountbatten et de Vallabhbhai Patel avec qui il mena à bien l’indépendance des États princiers lors de la Guerre civile indienne.
Il est le père de la Constitution de Ligue du Deccan et en fut le 1er Premier ministre. Nehru lui-même fera part de son admiration pour l’intégrité et les qualités de dirigeant de Menon. En 1954, il gère le rattachement de la colonie portugaise de Goa[1], parvenant à une solution pacifique in extremis alors que les deux pays étaient à deux doigts de l’affrontement militaire.
Il devient ensuite Gouverneur de l’état de Mysore ou il travaille au développement économique de la région en faisant de Bangalore un pôle économique et scientifique mondial. Il reste l’une des personnalités politiques préférées des Deccanais et est l’homme le plus décoré du pays.
Vallabhbhai Patel né à Nadiad le 31 octobre 1875 et mort à Bombay, le 15 décembre 1950, homme d’État indien à tendance nationaliste, originaire, comme Gandhi, du Gujarat.
Patel supervise, assisté de V.P. Menon, mais sous les ordres de Mountbatten, la création de la Fédération des États princiers, ainsi que l’ensemble des négociations de paix entre les différents belligérants. C’est aussi Patel, qui dès le début des négociations, force la main à Churchill et Mountbatten sur la question du retrait des troupes du Britannique dans les six mois suivant la signature des accords du plan Mountbatten.
De retour en Inde, il devient ministre de la Défense puis Vice-premier ministre de Nehru. Survivant à treize tentatives, plus ou moins sérieuses, d’assassinat il gagne le surnom de « Trompe la mort ». En marque de respect, le peuple du Gujarat lui donne le titre de Sardar. À titre posthume 41 ans après son décès, il reçoit la Bharat Ratna, la plus haute décoration civile indienne. Les deux hommes maintiendront une amitié très forte jusqu’à la mort de Patel en 1950. Juste avant la mort de ce dernier, les deux hommes signe un ouvrage écrit à quatre mains — L’Histoire de la paix en Inde — qui raconte les négociations autour du plan Mountbatten.
[40] Vappal Pangunni Menon.
[41] Sardar Vallabhbhai Patel.
[42] Thiruvananthapuram en malayâlam, mais généralement appelé Trivandrum.
[43] Actuelle Sri Lanka.
[44] Hindoustan parce qu’il est le berceau de l’hindouisme, — stan est un suffixe d’origine persane qui signifie pays.
[45] Le Dravidar Kazhagam (ou Dravida Kazhagam), dont le nom signifie Organisation dravidienne fut le premier parti entièrement dravidien créé en Inde. C’est en 1944 que Periyar E. V. Ramasamy donne ce nom à l’ancien Parti de la Justice (Justice Party), dont il avait pris la tête en 1939.
[46] Généralement appelé la Fédération princière.
[47] La bataille de Gujranwala est la plus grosse bataille de char de la guerre civile.
[48] L’accord de paix mettant ainsi fin à la geurre civile indienne est appelé « Accord de Shimla ».
[49] Voir Cycle 1, « La famine du Bengale de 1943 » dans « Opération TA, le deuxième raid de l’océan Indien ».
[50] Longue touffe ou mèche de cheveux sur la nuque, emblème des brahmanes.
[51] Les Intouchables, Parias, Dalits, ou Harijans sont dans le système hindou un groupe d’individus exclus du système des castes.
[52] Plus connus sous le nom de Mukkulathor.
[53] Le rattachement devient effectif le 19 octobre 1954.

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