Les Chinois font le tour du monde

Gavin Menzies, ancien commandant de sous-marins dans la marine britannique (et qui est tout sauf historien) est l’auteur de deux livres sur les supposés exploits des navigateurs chinois du 15ème siècle. Dans « 1421, l’année où la Chine a découvert l’Amérique », il prétend démontrer que sous le règne de Ming Yongle  la Chine a organisé de grandes expéditions maritimes entre 1421 et 1423 qui ont conduit plusieurs navigateurs chinois à découvrir et commercer avec l’Inde, l’Afrique ou l’Arabie, mais aussi à découvrir les côtes de l’Australie, de l’Amérique et de l’Antarctique. Selon Menzies, les Européens ont par la suite pu disposer d’informations chinoises, principalement des cartes marines, avant les Grandes Découvertes. Dans « 1434 : L’année où la grande flotte chinoise a navigué jusqu’en Italie et initiée la Renaissance[1] », il prétend que les mêmes Chinois ont traversé l’isthme de Suez pour rejoindre Venise et Florence et que leur visite fut le déclenchement de la Renaissance. Ces livres sont des best-sellers et paraissent révolutionnaires pour les personnes n’ayant pas le bagage historique permettant de détecter la supercherie.

La thèse défendue dans 1421 :

Menzies prétend que la sixième expédition de Zhen He s’est séparée en plusieurs escadres. Ces dernières auraient passé le cap de Bonne Espérance, longé les côtes d’Afrique de l’Ouest, fait le tour de l’Australie, passé le Cap Horn, visité la côte Atlantique de l’Amérique du Nord, le Groenland et les Caraïbes. Certains incidents de parcours endommageant ou détruisant des navires auraient conduit des communautés de Chinois à s’installer dans certains de ces endroits.

1421, les prétentions face aux faits historiques :

  • Les amiraux Hong Bao, Zhou Man, Zhou Wen et Yang Qing auraient mené des flottes en Amérique, Australie, Antarctique et Groenland. Il n’y a aucun texte (chinois ou autre) témoignant que ces amiraux sont allés au-delà de l’Asie, l’Arabie et l’Afrique de l’Est. Les courants soient disant utilisés par les navigateurs chinois pour atteindre ces destinations ne circulent pas dans les directions données par Menzies.
  • Les Chinois auraient voyagé dans les Amériques, l’Atlantique, l’Antarctique et l’Océanie et auraient parfaitement cartographié toutes ses régions dès 1428. Comme cité plus haut, il n’y a aucune preuve de ces voyages ou que les Chinois aient cartographié ces lieux.
  • Des marins et des concubines se seraient installés à travers le pacifique, en Océanie et en Amérique. Des gènes « chinois » sont présents dans l’ADN des natifs de ses régions. Menzies cite des analyses d’un laboratoire connu pour trafiquer ses résultats et oublie l’hypothèse du peuplement asiatique de l’Amérique par le Détroit de Bering. Il n’y a aucune preuve de présence de ces supposés colons chinois et Menzies n’a jamais publié ses propres analyses.
  • D’après Menzies, des épaves de navires chinois de l’époque Ming partout autour du monde prouvent ses propos. Sauf qu’aucune de ses épaves (dont certaines n’existent pas) ne date du 15ème siècle.
  • Les Chinois auraient battit 24 plateformes d’observations célestes à travers l’océan indien et l’océan pacifique. Pourtant il n’y a aucune preuve textuelle ou archéologique de leur existence.
  • Selon l’auteur, les Chinois savaient que la terre était ronde. Or en réalité à l’époque des Ming la terre était supposée carrée, plate avec la Chine en son milieu.
  • Menzies se base (entre autres) sur des cartes européennes révélant des anomalies dans ces régions et choisies les Chinois pour les expliquer. Pourtant les navigateurs arabes naviguaient dans ces régions 600 ans avant les Chinois.
  • L’auteur fait de Niccolò da Conti le lien entre les navigateurs Mings et les cartographes européens. Le Vénitien aurait passé quelques années à bord de la grande flotte chinoise avant de rapporter des cartes en Europe. Elles auraient ensuite été transmises à Fra Mauro, puis Pierre Ier (Régent du Portugal puis Empereur du Brésil) et Henri le Navigateur. Sauf que Niccolò da Conti qui a laissé des comptes-rendus détaillés de ses voyages ne mentionne rien de tout cela.
  • Les Chinois auraient rapporté des Mylodons[2] d’Amérique du Sud jusqu’en Nouvelle-Zélande et en Chine. Sauf que ces paresseux préhistoriques qui peuplaient l’actuelle Patagonie ont disparu il y a plus de 8000 ans.

La thèse défendue dans 1434 :

Dans le deuxième livre de Menzies, il est question de la septième et dernière expédition de Zheng He rejoignant la péninsule italienne par l’isthme de Suez et apportant des livres, des cartes et des globes terrestres. Ce savoir nouvellement acquis serait le déclencheur de la Renaissance et l’Âge des grandes découvertes. Il prétend aussi qu’une lettre écrite en 1474 par Paolo Dal Pozzo Toscanelli et trouvée parmi les journaux privés de Colomb indique qu’un ancien ambassadeur chinois avait une correspondance directe avec le pape Eugène IV à Rome. Aussi, les Européens auraient copié le traité de Wáng Zhēn sur l’agriculture.

1434, les prétentions face aux faits historiques :

  • Comme expliquer quelques lignes plus haut, les Mings pensaient que la terre était un carré et non un globe.
  • La flotte chinoise à – d’après Menzies — traversée isthme de Suez alors que le canal de Suez n’a été ouvert qu’en 1869. Il prétend que les plus petits navires ont traversé l’isthme par un canal reliant Suez, Le Caire et Alexandrie.
  • Concernant le traité de Wáng Zhēn sur l’agriculture, Geoff Wade explique qu’il n’est pas rare que les mêmes besoins amènent les mêmes avancés à plusieurs endroits différents et que parce que deux choses paraissent similaires, ne veux pas dire qu’il y a eu copie.
  • Le mathématicien, astronome et astrologue Regiomontanus[3] aurait basé ses travaux sur le Traité mathématique dans neuf sections[4]. D’après Albrecht Heeffer, la méthode de solution ne dépend pas de ce texte, mais de travaux antérieurs de Sun Zi[5], de même que le traitement d’un problème similaire par Fibonacci.
  • Menzies laisse croire que le canal de Darius sur l’isthme de Suez datant du 6ème siècle a non seulement été maintenu pendant 10 siècles, mais élargie en 1432 par de mystérieux ingénieurs arabes (sans la technologie utilisée par De Lesseps 437 ans plus tard). L’auteur s’abstient tout de fois d’apporter la moindre preuve de cela.
  • Zheng He est mort en 1433 au retour de sa septième expédition jusqu’en Afrique de l’Est, il ne pouvait donc pas se trouver en Italie en 1434.

Un personnage douteux :

Très vites, certaines personnes ont trouvé que les thèses de Menzies étaient plus que bancales et ont commencé à enquêter sur le personnage. D’après le documentaire Junk History, Gavin Menzies, bien que signant les livres ne les a pas écrits. Son nom sert de caution pour crédibiliser le contenu, qui est en fait l’œuvre d’un (ou plusieurs) « nègre[6] ». Il semble qu’à aucun moment le contenu ne soit remis en cause par l’éditeur. Le pire se présente quand on s’intéresse à la vie de l’auteur, car les éléments biographiques qu’il cite pour justifier de son expérience maritime et sa connaissance de la culture chinoise sont faux ou déformés. Il prétend par exemple être né et avoir grandi en Chine alors qu’en réalité il est né à Londres et n’a passé au mieux que quelques semaines en Chine alors qu’il n’avait que deux ou trois semaines, avant le début de la guerre sino-japonaise, ce qui est donc très improbable. Bien qu’il ait servi plusieurs années à bord de sous-marins, sa longue expérience de capitaine n’est en fait que de quelques mois. Et il ne s’agit là que des plus gros mensonges sur ce personnage, car la liste est bien plus longue.

Aucune preuve tangible :

Dans son premier livre, Menzies parle d’analyses (notamment génétiques) qu’il a fait faire et dont il attend les résultats. Tout historien sérieux aurait attendu d’avoir les résultats avant de publier sa thèse, pas lui. Pire que ça, les résultats des soi-disant analyses n’ont tout simplement jamais été publiés.

Les cartes utilisées par Menzies, disponibles dans des bibliothèques et universités, ont été expertisées par des spécialistes et ne sont pas authentiques, voire même des faux grossiers.

D’après les navigateurs et les universitaires Su Ming Yang, Jin Guo-Ping, Malhão Pereira, Philip Rivers et Geoff Wade, 1421 est un pur document de fiction se faisant passer pour une thèse révolutionnaire. L’ensemble des thèses et « preuves » présentées a été démonté par des experts à travers le monde.

Le fait que les archives liées aux expéditions aient été détruites à la fin du 15ème siècle arrange bien Menzies puisqu’à défaut de valider sa thèse, ça ne la contredit pas.

En réalité la sixième expédition a navigué jusqu’au détroit d’Ormuz, Aden, la Mecque et l’Afrique de l’est alors que la septième a navigué en Indochine, Indonésie et en Inde.


[1] Ce deuxième tome n’a pas été traduit en Français.

[2] Un genre éteint de mammifère terrestre apparenté aux paresseux actuels.

[3] Johannes Müller von Königsberg.

[4] Texte mathématique écrit par les mathématiciens Qin Jiushao de la dynastie des Song du Sud en 1247.

[5] Mathématicien et astronome chinois ayant vécu entrent le 3ème et 5ème siècle.

[6] Un nègre est l’auteur sous-traitant anonyme d’un texte signé par une autre personne, souvent célèbre.

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