Le plus grand nettoyage ethnique de l’histoire de l’Europe

Article de Simon Marchant pour Libération (2007).

Lorsque l’on évoque le sujet des nettoyages ethniques, la plupart des gens pensent aux massacres qui eurent lieu au Rwanda ou en Yougoslavie. Probablement parce qu’il s’agit d’évènements récents et médiatisés, mais aussi surtout, car on associe généralement le terme nettoyage ethnique au massacre de populations et non à leur déplacement forcé. Si on leur demande de remonter un peu plus loin, les personnes interrogées citeront les crimes des nazis. Pourtant durant les deux années qui suivent la fin de la Seconde Guerre mondiale, des millions de personnes ont été déplacées d’un territoire à l’autre alors que de nouvelles frontières se dessinaient.

Il faut attendre la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 et la Convention européenne des droits de l’homme de 1950 pour que les déplacements forcés de population soient considérés comme un crime de guerre et un crime contre l’Humanité, et ce alors même que ces déplacements massifs de populations avaient été condamnés lors du procès de Nuremberg.

En 1945, l’offensive soviétique avait déjà poussé 5 millions d’Allemands à fuir les combats. En Allemagne, suite à la capitulation, il fallait évacuer des milliers de prisonniers, de volontaires étrangers ainsi que les juifs qui souhaitaient quitter ce qui pendant des années fut pour eux l’enfer sur terre.

Dans la foulée, près de 13 millions d’Allemands ont été expulsés à travers toute l’Europe centrale, l’Europe de l’Est et les Balkans. Les nouvelles frontières de la Pologne déplacent aussi 3 millions de Polonais et 500 000 Ukrainiens. La partition de la Tchécoslovaquie déplace « seulement » 200 à 300 000 personnes.

Ce fut et c’est encore le plus grand déplacement forcé de population de l’histoire de l’Europe. Ces déplacements et expulsions restent peu étudiés, car elles sont gênantes pour tous les vainqueurs du second conflit mondial. La raison de ces déplacements est simple, pour éviter de nouvelles guerres, il faut que les frontières nationales englobent et protègent les ethnies. C’est louable, mais il s’agit bel et bien d’un nettoyage ethnique massif. Staline déclare à l’époque qu’il ne s’agit que d’un problème de logistique, pourtant des milliers d’Allemands vont périr entassés dans des trains qui mettent plusieurs semaines à atteindre l’Allemagne à cause du délabrement des réseaux ferroviaires. Durant cet exode, souvent, les populations entassées comme du bétail ne reçoivent ni eau ni nourriture. Les plus chanceux sont ceux qui auront été entassés dans des camions.

L’historien américain R.M. Douglas déclare « Même sous Hitler et Staline, jamais n’avait eu lieu une telle entreprise de rassemblement, transport et réinstallation d’un si grand nombre d’individus en si peu de temps », mais il précise aussi que « ce qui se passa après la guerre ne peut être mis sur le même plan que les atrocités perpétrées par les Allemands pendant le conflit ; ceux qui ont prétendu le contraire, notamment parmi les expulsés, ignorent l’histoire et offensent la mémoire des victimes ».

Les Alliés restent plus embarrassés par ce nettoyage ethnique, compréhensible à l’époque, mais inacceptable pour les sensibilités de notre époque, qui s’est déroulé au vu et au su des armées alliées, des diplomates et des organisations humanitaires. Winston Churchill en 1944 devant la Chambre des communes clamait : « Il faut faire un grand ménage. Je ne suis pas inquiet devant la perspective du travail à faire pour désenchevêtrer les populations, ni même pour les transférer, car cette opération est plus réalisable aujourd’hui qu’elle ne l’a jamais été ».

Les accords de Potsdam entre Alliés et Soviétiques ont entériné ces transferts tout en spécifiant qu’ils « devront être effectués de façon ordonnée et humaine ». Une mission irréalisable dans le chaos généralisé créé par le conflit. Outre le traitement terrible des Allemands par les Soviétiques, les Polonais chassés des territoires de l’Est intégrés à l’URSS arrivent en Silésie et s’emparent des biens laissés par les Allemands et expulsent ceux qui n’ont pas encore fui. En Tchéquie, la haine accumulée contre les Allemands des Sudètes s’exprime par des humiliations, des massacres et des pillages qui aujourd’hui encore sont passés sous silence. Ainsi en 2009, le président tchèque, Václav Klaus, refusa de ratifier le traité de Lisbonne sous le prétexte que la Charte des droits fondamentaux risquait de remettre en cause les décrets Beneš concernant l’expulsion des Sudètes. Il obtint une dérogation.

Étrangement, ce déferlement de millions de « réfugiés » sur l’Allemagne de l’Ouest, plutôt que de détruire le pays, va en faire une nation solide et prospère. Alors même que le pays a perdu deux fois plus de territoires qu’à la fin de la Première Guerre mondiale et comptait plus d’habitants qu’en 1939, car l’afflux massif des expulsés compense les pertes humaines de la guerre. Il n’y avait ni travail ni logement, ni même de nourriture pour les déplacés. Tous les éléments étaient réunis pour une crise sociale majeure et une nouvelle montée des extrémismes. Heureusement, les chrétiens-démocrates de Konrad Adenauer surent intégrer dans le jeu démocratique les partis créés par les expulsés pour ensuite les absorber tout en reprenant leur rhétorique à leur compte. Le décollage économique a fait le reste. La chute du mur de Berlin a remis le sujet sur le devant de la scène, alors que près d’un quart de la population allemande de l’ouest du moment était composée d’expulsés de l’Est ou de leurs descendants directs. Les plus optimistes ont espéré obtenir réparation, mais de nombreux juristes de la Cour européenne des droits de l’homme et des Nations unies ont estimé en substance que l’expropriation collective des expulsés était un châtiment « raisonnable » pour leur déloyauté vis-à-vis de leurs pays d’origine et leur soutien (pas toujours avéré) à l’entreprise criminelle de l’Allemagne nazie. Ces évènements qui ont mis fin à mille ans de colonisation allemande vers l’Est restent encore mal connus dans le monde et en Allemagne, car les atrocités nazies et la Shoah ont longtemps occulté le terrible sort des populations allemandes. Sur le plan diplomatique, les relations entre l’Allemagne et ses voisins ont longtemps été polluées par ces évènements, jusqu’à ce que divers traités aient réglé la question durant les années 1990.

3 commentaires sur “Le plus grand nettoyage ethnique de l’histoire de l’Europe

Laisser un commentaire