Article du site « Beau est mon Japon » par Bohémond Dorimont-Charlet.
Le 7 décembre 1944, alors que la guerre du Pacifique est terminée depuis de nombreux mois suite au traité de Manille, le Japon est techniquement toujours en guerre après avoir déclaré symboliquement la guerre à l’Allemagne, le 7 juin 1944, pour basculer dans le camp des alliés. Si cette mutation de la guerre est avant tout symbolique, la vie normale n’a pas encore repris au Japon. Le pays prépare sa transition vers la démocratie, la situation politique est instable et des centaines de milliers de soldats sont toujours à l’étranger. L’armée impériale protège ses nouveaux alliés en Inde et en Mandchourie, occupe encore partiellement la Corée où le Japon a laissé place à Lyuh Woon-hyung et à un projet de monarchie parlementaire autour Yi Un.
C’est dans ce contexte qu’en l’espace de deux ans l’ouest du Japon est frappé par deux séismes majeurs engendrant des tsunamis massifs. Deux séismes étroitement liés, faisant partie d’une menace cyclique, et qui vont être assez révélateurs de transformations en cours dans l’Empire, notamment pour ce qui est du rôle des forces armées dans la gestion des catastrophes naturelles.
La terrifiante mégafaille de Nankai
Toutes les régions du Japon sont menacées par des failles sismiques et les catastrophes qu’elles engendrent. La péninsule de Kii, la plus grande d’Honshū, est menacée par la mégafaille de Nankai, source de mégaséismes. Cette mégafaille est formée par la jonction entre la plaque de la mer des Philippines et la plaque de l’Amour qui plonge sous le sud-ouest de l’île de Honshū. La faille se divise en cinq segments dans trois zones, d’ouest en est, Nankai (segments A et B), Tōnankai (segments C et D), et Tōkai (segment C). Ces segments se rompent séparément ou en combinaison, en fonction de l’emplacement de l’épicentre. Par sa configuration, la péninsule de Kii fait office de poste avancé, et ses côtes sont parmi les premiers lieux dévastés par les tsunamis que cette mégafaille engendre.

Si la faille engendre de nombreux tremblements de terre chaque année, elle produit aussi, sur des cycles plus longs, des mégaséismes dont la magnitude est comprise entre 8 et 9. Lorsqu’ils se produisent au large des côtes, ces mégaséismes sont assortis de tsunamis dont les vagues atteignent ou dépassent les 10 m.
Les mégaséismes se produisent avec une période de retour d’environ 90 à 200 ans et se produisent souvent par paires : une rupture le long d’une partie de la faille est suivie d’une rupture ailleurs sur la faille. C’est par exemple le cas en 1854 avec les tremblements de terre d’Ansei-Tōkai et d’Ansei-Nankai qui se succèdent les 23 et 24 décembre. Dans le cas qui nous intéresse, l’écart dans la paire de séismes est plus grand, mais reste terriblement serré. Le séisme de Tōnankai le 7 décembre 1944 est suivi du séisme de Nankaidō le 21 décembre 1946. Il n’existe qu’un seul cas documenté dans lequel la faille s’est rompue sur toute sa longueur : le tremblement de terre de Hōei du 28 octobre 1707.
L’histoire des villages côtiers de la péninsule de Kii est marquée par des épisodes de destruction quasi totale. Loin des sites les plus touristiques, les stèles commémorant ses catastrophes sont nombreuses et témoignent du danger permanent avec lequel vivent les populations locales. Elles entretiennent la conscience du danger. Une conscience qui est une question de survie, car au sud de la péninsule de Kii, les habitants n’ont qu’une poignée de minutes pour se mettre à l’abri en cas de tsunami. La commune de Kushimoto n’a, par exemple, que deux à cinq minutes avant que les vagues d’un éventuel tsunami ne l’atteignent.
Tōnankai 1944, un mégaséisme dans un climat de guerre et de pénurie
Le 7 décembre 1944 à 13 h 35, un séisme de magnitude 8,1 sur l’échelle de Richter se produit au large d’Owase et Kumano. Le séisme, déclenché par la rupture de faille de Nankai sur ses segments C et D engendre un tsunami dont les vagues atteignent par endroits une dizaine de mètres.
Les conséquences du mégaséisme sont dramatiques, concentrées principalement sur la façade est de la péninsule de Kii, ce qui fait que les villes de Shingū et Tsu sont les plus touchées. Au total, 26 146 habitations sont détruites par les secousses, dont 11 sont ravagées par les flammes, et 3 059 autres sont détruites par le tsunami. Près de 47 000 habitations sont gravement endommagés par les effets combinés du séisme et du tsunami. Au total, 1 223 personnes perdent la vie et 2 135 autres sont gravement blessées.
Ce mégaséisme survient dans un pays dont l’économie est en plein flottement, cherchant à amorcer une transition de l’économie de guerre vers une économie civile. Six mois après la fin de la guerre en Asie et dans le Pacifique, les ressources sont encore rationnées et une large partie de la population masculine est toujours mobilisée et dispersée à travers l’Asie et le Pacifique.
Cette situation va créer une grande vulnérabilité pour les populations alors que les villages ruraux sont tenus à bout de bras par les femmes, les personnes âgées et les enfants. Les conséquences sont terribles et immédiates, car les capacités et moyens de secours et de reconstruction sont en conséquence extrêmement limités. C’est la radiodiffusion de l’annonce de la catastrophe NHK qui va engendrer un élan de solidarité populaire. Un élan avec retard, par la faute d’une NHK encore habituée à étendre les ordres du gouvernement et à diffuser de la propagande de guerre. Les populations des régions non sinistrées des alentours vont alors se rendre sur place à pied, en train ou en charrette. Ce sont donc principalement des civils qui acheminent, comme ils le peuvent, de l’eau, des produits médicaux et de la nourriture, et qui vont aider les populations locales à fouiller les décombres pour tenter de trouver des survivants.
Quand la terre a tremblé, nous n’avons pas attendu l’aide du gouvernement. Par chance nous étions absents au moment du tsunami. C’est ma femme, ma mère et moi qui avons creusé dans la boue pour sortir nos voisins des décombres de leur maison dévastée. On nous a dit que c’était le châtiment divin pour Pearl Harbor, mais moi, je voyais juste la faim et le froid. Personne ne venait nous aider, sauf ceux qui marchaient pieds nus depuis trois jours avec un sac de riz sur le dos. » (Source : Archives municipales d’Owase, témoignage de Tanaka Hiroshi, agriculteur à Shingū)
Si l’élan populaire est réel, il reste modeste. Les infrastructures endommagées compliquent l’acheminement de l’aide, alors que les ressources restent rares et rationnées. La situation contraste fortement avec le rôle systématique que jouent maintenant les forces armées impériales, comme nous avons pu le voir avec le séisme de Kobe en 1995 ou avec le séisme du Tōhoku en 2011. En réalité, même si c’est minime, les forces armées ont en réalité bien joué un rôle dans la catastrophe. Dans les jours et semaines qui ont suivi, quelques unités de l’armée et des navires de la marine se sont rendus sur place ou ont apporté une modeste aide.
La date du séisme a aussi un impact inattendu, dans les années qui suivent, sur l’opinion publique japonaise. En effet, 7 décembre 1944, trois ans jours pour jours après l’attaque japonaise sur Pearl Harbor. Certains y verront alors un châtiment divin sanctionnant l’aventurisme japonais et l’impérialisme militaire. Du pain bénit pour le nouveau gouvernement japonais pacifiste et réformateur qui tente alors toujours de trouver les bonnes solutions pour asseoir son pouvoir et transformer le pays sur les plans économique, politique et militaire.
« En 1944, quand la terre a tremblé, j’étais dans l’école avec les enfants. Le bâtiment a tenu, mais la mer est venue. Nous avons couru vers la colline du temple de Kōzō-ji. J’ai vu les vagues avaler le port. Après, il n’y avait rien. Pas de secours autre que ceux de notre village qui étaient encore vivants. Nous avons creusé avec nos mains, mes voisines et moi, pour sortir les corps. Mon mari était quelque part en Mandchourie. Je n’avais pas de nouvelles depuis des mois et je ne savais même pas s’il était vivant. Deux ans plus tard, la terre a tremblé encore. J’étais dans la même école, dont la reconstruction n’était même pas encore achevée. J’ai entendu les avions avant de voir les vagues. Des avions japonais sont passés bas et ont largué des caisses de vivres sur la plage avant même que l’eau ne se retire. Le lendemain, les camions de l’armée sont arrivés. Des soldats ont dormi dans notre cour. L’un d’eux m’a dit : « Nous sommes là pour vous protéger, madame. » Je n’ai pas su quoi répondre. La dernière fois qu’un soldat m’avait parlé, c’était pour me dire que mon pays avait besoin de mon mari pour la guerre. » Témoignage de Yuki Nakamura, institutrice à Kii-Katsuura. (Recueilli en 1978 par l’association des archives d’Owase, versé aux archives publiques en 2013. Yuki Nakamura est décédée en 2001. Son fils a versé ses carnets personnels aux archives d’Owase en 2013, complétant le fonds documentaire sur les séismes de Tōnankai et Nankaidō.)
Un châtiment divin pour Pearl Harbor ?
La question du châtiment divin, qui hanta le Japon après le séisme de 1944, trouva sa réponse la plus puissante non pas dans les colonnes des journaux, mais sur les marches brisées d’un temple de Kumano.
Sermon du moine Tanaka Shunei du temple de Seiganto-ji, 14 janvier 1945. Extrait de « Paroles dans les décombres : sermons et témoignages des catastrophes de Nankai (1944-1946) », ouvrage collectif publié par les éditions Minobu, 1976. Recueilli et annoté par le professeur Imanishi Genjirō, université de Wakayama.
Le sermon qui suit a été prononcé le 14 janvier 1945, cinq semaines après le mégaséisme de Tōnankai, par le moine Tanaka Shunei, moine de l’école Nichiren et desservant du temple de Seiganto-ji. Le temple, dont la pagode s’était effondrée lors du séisme, ne disposait plus que du hall principal, partiellement endommagé. Le sermon a été prononcé en plein air, devant les ruines de la pagode, face aux chutes de Nachi, devant une assemblée d’environ deux cents personnes — survivants, secouristes, quelques soldats en permission, et des pèlerins venus prier pour les disparus.
Le moine Tanaka, alors âgé de cinquante-trois ans, avait perdu sa mère et sa sœur dans le tsunami. Il prononça ce sermon debout sur les marches brisées du temple, sans notes, d’une voix que plusieurs témoins décriront comme « faible au début, puis portée par quelque chose qui n’était pas de la colère ».
« La terre a tremblé, et nous avons cherché un coupable.
C’est dans notre nature. Quand la souffrance nous frappe, nous voulons savoir qui l’a déchaînée. Nous cherchons une main, une volonté, un visage sur lequel reporter notre douleur.
Certains d’entre vous ont entendu dire que ce séisme est un châtiment. Que la terre a puni le Japon pour avoir déclenché la guerre. Que les kamis nous ont frappés parce que nous avons offensé l’ordre du ciel.
Je comprends ceux qui parlent ainsi. Ils cherchent un sens, et le châtiment en est un. Il dit : vous avez péché, vous êtes punis, donc le monde est juste. Ainsi tout a un sens, mais c’est faux.
Le Bouddha nous enseigne que la souffrance n’est pas un jugement. Elle est une conséquence. Le karma n’est pas un tribunal. Il est la loi de la semence et du fruit. Ce que nous plantons pousse — pas toujours où nous avons semé, pas toujours quand nous l’attendons, et pas toujours pour celui qui a semé.
Alors oui, des hommes ont semé la violence. Des hommes ont fait la guerre en notre nom. Ils ont tué, ils ont brûlé, ils ont imposé leur volonté par l’épée. Ce karma-là existe. Il est lourd. Il pèse sur notre pays comme une montagne invisible.
Mais dites-moi : si la terre punissait les coupables, pourquoi a-t-elle frappé Owase et Shingū ? Pourquoi a-t-elle englouti les maisons des pêcheurs et des paysans, et non les bureaux des généraux à Tōkyō ? Pourquoi la mer a-t-elle emporté ma mère, qui priait chaque matin devant l’autel familial, et non les hommes qui ont déclenché la guerre ?
Si c’est un châtiment, c’est un châtiment qui frappe les innocents. Et un châtiment qui frappe les innocents n’est pas justice. C’est un massacre.
Non. La terre n’a pas puni. La terre a tremblé, comme elle tremble depuis que le monde existe. La terre a tremblé comme elle a tremblé depuis que le Japon existe. La terre a tremblé, les vagues sont venues, et les maisons sont tombées.
Mais si la terre n’a pas puni, nous pouvons nous demander pourquoi nous étions si vulnérables quand elle a tremblé. Pourquoi nos maisons n’ont pas tenu ? Pourquoi nos routes étaient coupées ? Pourquoi n’y avait-il pas de secours ? Pourquoi les jeunes hommes qui auraient pu creuser dans les décombres étaient à des milliers de kilomètres, à cause d’une guerre que nous n’avions pas voulue ?
Ce n’est pas la terre qui nous a punis. C’est la guerre qui nous a laissés sans défense face à la terre.
Voilà le karma. Voilà la conséquence. Ceux qui ont fait la guerre ne nous ont pas attiré la colère du ciel. Ils nous ont privés des bras qui auraient pu nous sauver. Ils ont pris nos fils, nos maris, nos frères, et ils les ont envoyés mourir ou tuer au loin. Et quand la terre a tremblé, il n’y avait personne.
C’est pour cela que nous avons souffert. Non pas parce que les kamis nous punissent, mais parce que des hommes ont choisi la conquête plutôt que la protection de leur propre peuple.
Depuis peu, nous avons un gouvernement qui nous parle de paix. Il nous dit que l’Empereur lui-même a mis fin à la rébellion des militaristes. Je ne suis pas un politicien. Je suis moine. Je ne sais pas si ces hommes sont sincères. Mais je sais ceci : la paix n’est pas une récompense. Elle est une obligation. Elle est ce que nous devons à nos morts — à ceux qui sont morts au combat, et à ceux qui sont morts ici, dans la boue, parce qu’il n’y avait personne pour les aider.
Regardez les ruines de la pagode. Regardez les chutes. L’eau coule toujours. La pagode est tombée, mais l’eau coule toujours. C’est ainsi. Ce que les hommes construisent tombe. Ce que la nature donne continue.
Notre devoir n’est pas de chercher un coupable. Notre devoir est de reconstruire. De reconstruire la pagode. De reconstruire les maisons. De reconstruire un pays où, quand la terre tremblera la prochaine fois, il y aura des bras pour sauver les vivants.
Nam-myōhō-renge-kyō. »
Note du professeur Imanishi Genjirō (1976) : Le sermon du moine Tanaka a connu une destinée posthume singulière. Dès février 1945, des extraits en sont publiés dans le quotidien Shin-Aichi, sous le titre « Un moine de Kumano appelle à la rédemption par la paix ». Le journal a sélectionné les passages reliant la vulnérabilité des populations à la guerre et à l’absence des soldats mobilisés — esquivant soigneusement le passage où Tanaka met en cause le principe même du châtiment divin. La phrase « Ce n’est pas la terre qui nous a punis. « C’est la guerre qui nous a laissés sans défense face à la terre » est devenu un slogan populaire, repris sur des affiches et des tracts diffusés par le gouvernement. Ainsi, le gouvernement Yonai a récupéré un sermon qui dénonçait le fatalisme pour en faire un argument en faveur de la paix active. Interrogé en 1958, Tanaka déclara : « Ils ont pris ce qui les arrangeait. C’est aussi le karma. »
Nankaidō 1946, l’armée devient un outil de sécurité civile
Le séisme dramatique du 7 décembre 1944 n’est que le premier d’une paire dont le deuxième séisme se produit le 21 décembre 1946 à 4 h 19. Le nouveau séisme, d’une magnitude de 8,1, frappe au sud de Kushimoto, produisant un tsunami de grande ampleur.
Comme ce fut le cas deux ans plus tôt, la première vague du tsunami laisse peu de temps à la population pour réagir et atteint les zones les plus avancées en quelques minutes.
Si le Japon n’est plus en guerre, il est toujours en pleine transformation politique et économique. Surtout, dans certaines régions déjà touchées en 1944, le tsunami, certes moins puissant, frappe des populations toujours fragilisées et des villages qui sont encore en pleine reconstruction. Le séisme cause d’importants dégâts, détruisant à lui seul 36 000 habitations dans le sud de Honshū. Le tsunami, dont les vagues dépassent par endroits les 6 mètres, détruit 2 100 habitations supplémentaires. La population est à nouveau durement touchée, la catastrophe faisant 1362 morts, plus de 2600 blessés et une grosse centaine de disparus.
Toutefois, le contexte national a changé. Si des troupes japonaises sont toujours à l’étranger, des dizaines de milliers de soldats sont rentrés au pays, nombre d’entre eux ont été démobilisés. Ainsi, les communautés sont moins isolées et fragilisées. Surtout, cette fois-ci le gouvernement a les moyens de réagir. Outre les soldats, des milliers d’avions ont été rapatriés, de même pour les moyens de la marine.
En quelques heures, des avions sont mobilisés pour mener des opérations de reconnaissance sur zone. Leur mission est d’évaluer les dégâts dans les villages et de voir si les infrastructures permettent d’acheminer les secours. Si c’est le cas par endroit, dans d’autres les avions vont être utilisés pour larguer ou déposer des vivres et des troupes. En moins de 24 heures, plusieurs milliers de soldats sont déployés pour sécuriser les zones sinistrées et aider les populations. Ce sont ensuite les camions de l’armée et des navires de la marine qui acheminent l’aide.
Tout cela est dû à l’article 10 de la Constitution Shōwa promulguée le 11 mars 1945. Cette section de la Constitution stipule que l’un des rôles des forces armées est de protéger le peuple en toutes circonstances et surtout qu’elles peuvent être amenées à participer à des missions de sécurité intérieure sous l’autorité du ministère des Affaires intérieures. Les forces armées, et plus particulièrement l’Armée Impériale, sont donc pleinement assujetties au gouvernement, loin du climat insurrectionnel et fascisant des années 1920 et 1930. Un nouveau climat dans lequel l’armée va alors travailler à faire oublier son image et ses crimes passés.
« En 1944, nous étions des guerriers dont l’image était entachée par les crimes de guerre. Surtout, nous étions absents. En 1946, nous sommes devenus des sauveteurs. La nouvelle constitution avait changé la donne. C’était étrange, de porter un uniforme impérial pour distribuer du riz plutôt que pour tuer des gens. » (Source : Archives municipales d’Owase, journal du capitaine Hiroshi, unité du génie de l’Armée impériale.)
Un travail de mémoire
Probablement à cause du climat d’instabilité d’alors, le séisme de 1944 est resté éclipsé par celui de 1946. Plus critiques, certains y voient plutôt une volonté politique de mettre en avant le rôle du gouvernement et des forces armées dans le séisme de 1946 au détriment de la situation critique de 1944 dans laquelle les populations sont majoritairement restées livrées à elles-mêmes. Le séisme de 1944 a refait surface dans les années 1970 grâce à des initiatives locales visant à collecter les témoignages des survivants.
À Owase, Kihoku ou Kumano par exemple, les habitants, les associations et les institutions locales recueillent donc les témoignages et documents qui sont ensuite mis à disposition via les archives publiques de la bibliothèque municipale d’Owase. Deux archives privées et assez conséquentes ont été versées aux archives publiques par un habitant d’Owase en 2012 et 2013.
Ces archives représentent un témoignage direct et inestimable du pragmatisme dont font preuve les Japonais dans ce genre d’évènement.
Un patrimoine dévasté
La péninsule de Kii est une de pèlerinage millénaire, elle abrite les trois grands sanctuaires de Kumano — Hongū, Hayatama et Nachi — reliés par le réseau de sentiers du Kumano Kodō, ainsi que des temples bouddhistes majeurs qui forment, avec les sanctuaires, un ensemble syncrétique unique au monde. Le mégaséisme de 1944 et le tsunami qui s’ensuivit ont porté à ce patrimoine une atteinte dont les cicatrices sont encore visibles aujourd’hui.
À Shingū, le tsunami a submergé l’enceinte du Kumano Hayatama Taisha, emportant le pavillon d’ablutions et une partie du mur d’enceinte, et inondant le Honden, le sanctuaire principal. L’arbre sacré de Nagi, vieux de plus de huit siècles, a résisté — fait que les habitants interpréteront comme un signe. Sur la falaise surplombant la ville, les marches de pierre du Kamikura Jinja, creusées dans la roche et menant au rocher sacré de Gotobiki-iwa, se sont fissurées sur la moitié de leur longueur, rendant l’accès au sanctuaire dangereux pendant près de trois ans.
Plus au sud, le temple de Fudarakusan-ji, blotti au pied de la côte près de Nachi, n’a pas survécu. Le bâtiment principal, qui abritait une statue de Kannon Bosatsu du XIIème siècle, a été balayé par le tsunami. La statue elle-même, retrouvée encastrée dans les débris à deux cents mètres de son emplacement d’origine, a été restaurée et installée dans un bâtiment provisoire qui servira de lieu de culte temporaire pendant seize ans. Le temple ne sera reconstruit sur son site d’origine qu’en 1961.
Mais la perte qui a le plus frappé les consciences est celle de la pagode à trois étages du Seiganto-ji. Cette pagode, érigée face aux chutes de Nachi, formait avec elles l’une des images les plus célèbres du Japon, un symbole de l’harmonie entre le bouddhisme et la nature sacrée. Les secousses ont provoqué l’effondrement du deuxième et du troisième étage. Les ruines de la pagode, adossées aux chutes intactes, sont devenues dans les mois qui ont suivi un motif récurrent dans la presse et les arts graphiques : la beauté détruite face à la force indifférente de la nature. La pagode ne sera reconstruite qu’en 1972.
Le long du Kumano Kodō, les glissements de terrain ont enseveli plusieurs sections des sentiers de pèlerinage, notamment entre Hosshinmon-oji et Kumano Hongū Taisha. Certains tronçons ne seront dégagés et restaurés qu’au début des années 1960. À Owase, le quartier historique des marchands, avec ses maisons de bois du XVIIIème siècle, a été ravagé par le séisme puis par les incendies qui ont suivi — onze bâtiments, pour la plupart de ces demeures marchandes qui formaient le cœur historique de la ville, ont été consumés.
Une menace toujours présente
L’horloge tourne alors que 80 ans se sont écoulés depuis le dernier mégaséisme de la faille de Nankai. Le Japon s’approche de la fenêtre de 90 à 200 ans du cycle funeste dans laquelle un mégaséisme majeur pourrait se produire sans avertissement. Mais le Japon a beaucoup changé depuis la dernière occurrence du phénomène. Le pays s’est massivement industrialisé, la population a vieilli et le risque nucléaire s’est ajouté à l’équation.
Plusieurs centrales nucléaires — Hamaoka, Ikata, Sendai — sont exposées plus ou moins directement aux séismes et aux tsunamis issus de la faille Nankai. Le séisme et le tsunami du Tōhoku en 2011 ont montré que le pays pouvait gérer et encaisser ce genre de catastrophe. Les mesures drastiques mises en place après la catastrophe de Fukushima réduisent massivement le risque, mais il ne disparait pas.
« Les catastrophes surviennent lorsqu’on les oublie », Terada Torahiko.

Très beau travail. Le discours du moine Tanaka est inspiré d’un vrai texte ?
Une erreur de date après le titre Ninkendo 1946, tu a indiqué 7 décembre 9/1994
Merci beaucoup. Le sermon et le moinde sont fictifs, comme la majorité des témoins et témoignages.
La date est corrigée.