
Extraits des mémoires attribués à Lucius Varius, tribun des cohortes prétoriennes.
Livre I — Le Piège
(AUC 779/XIIIᵉ année du règne de Tiberius) [An 26]
Durant la treizième année de son règne, l’Empereur Tiberius quitta Rome pour Caprée. On dit qu’il le fit parce qu’il haïssait la ville, lassé des regards et des murmures du Forum. Ceux qui écrivent l’histoire oublient souvent que les événements ont des racines plus profondes.
Car avant même le départ, Sejanus avait déjà rassemblé la Garde prétorienne aux Castra praetoria. Dix mille hommes concentrés en un seul endroit, jamais auparavant Rome n’avait vu cela. Les cohortes qu’Auguste avait dispersées à travers la ville formaient désormais une masse compacte, obéissant à un seul homme.
Mais le véritable levier de Sejanus ne fut pas militaire. Il fut familial.
Sejanus était, depuis des années, l’amant de Livilla. Cette liaison, que certains qualifieront d’adultère et que les chroniqueurs présenteront comme une séduction, était en vérité bien plus ancienne et bien plus profonde qu’on ne le crut. Lorsque Drusus, fils de Tiberius et mari de Livilla, mourut mystérieusement durant la dixième année de son père, des rumeurs de poison circulèrent. Un médecin nommé Eudemus fut interrogé. Des aveux furent suggérés. Rien ne fut jamais prouvé.
Ce que personne ne dit, mais que Livilla savait, est que Tiberius Gemellus et son frère jumeau — nés sept ans plus tôt, l’un survivant, l’autre mort en bas âge — n’étaient pas les fils de Drusus. Ils étaient les fils de Sejanus.
La naissance gémellaire elle-même n’avait éveillé aucun soupçon. La ressemblance avec Drusus suffisait à dissiper les doutes, d’autant que le second jumeau, mort avant sa première année, ne laissa ni portrait ni trace. Mais Sejanus le savait. Livilla le savait. Et désormais, Sejanus allait s’en servir.
Livre II — La Contrainte
(AUC 780/XIVᵉ année du règne de Tiberius) [An 27]
Au printemps de la quatorzième année du règne de Tiberius, Livilla reçut une visite dans sa demeure du Palatin.
Sejanus n’était pas venu en amant. Il était venu en maître. Il lui exposa ses termes avec une froideur qu’elle n’aurait jamais imaginée chez l’homme qui partageait son lit depuis des années :
« Tes enfants portent mon sang, Livilla. Gemellus est mon fils. Si Tiberius apprend la vérité, que feras-tu ? Il fera tuer Gemellus pour effacer la souillure. Il te fera mourir comme il a fait mourir tant d’autres. Mais si tu m’épouses, je protégerai ce que nous avons créé ensemble. Je protégerai notre fils. Je l’adopterais. Et j’adopterais Julia. »
Le mariage fut célébré secrètement. Sans confarreatio, sans témoins officiels, sans publication des bans. Une cérémonie privée dans les jardins de la villa de Sejanus, sur la Via Appia. Quelques intimes. Des serments murmurés. Le mariage existait comme une promesse entre eux, mais le droit romain l’ignorait.
Puis Sejanus envoya un message à Caprée. Il ne contenait qu’une seule phrase, écrite de la main de Livilla elle-même :
« Si tu veux revoir ton petit-fils vivant, laisse-moi régner. »
Tiberius hésita. Pendant des semaines, les messagers firent l’aller-retour entre Caprée et Rome. Les sénateurs murmuraient dans les couloirs du Curia. Les édits portèrent de plus en plus souvent la signature de Sejanus aux côtés de celle de Tiberius.
À la fin de l’année, Tiberius céda. Il investit Sejanus de la puissance tribunitienne — le pouvoir suprême, celui qui faisait d’un homme un empereur. Le Sénat ratifia. Le peuple acclama. Les aurei furent refrappés et, désormais, au côté de ceux de Tiberius circulaient les aurei de Sejanus.
Livre III — L’Ombre
(AUC 781–783/XVᵉ à XVIIᵉ année du règne de Tiberius) [An 28-30]
À Caprée, entre l’an sept cent quatre-vingt-un et l’an sept cent quatre-vingt-trois, Tiberius ne resta pas inactif. Mais sa conspiration ne ressembla à rien de ce que l’on raconte.
Il n’envoya pas de messagers armés. Il ne leva pas de légions. Il fit quelque chose de bien plus subtil, de bien plus patient : il utilisa l’or.
Le Trésor impérial contenait, à cette époque, environ un milliard de denarii. Une fortune colossale, accumulée par Auguste et grossie par les économies méticuleuses de Tiberius lui-même. De quoi, paraît-il, payer l’armée entière pendant quatorze ans. Sejanus savait que ce trésor existait. Il ne savait pas où il se trouvait. Et Tiberius, depuis Caprée, veillait à ce qu’il ne le sache pas.
La méthode de Tiberius fut d’une discrétion absolue. Il ne corrompit pas ouvertement. Il n’acheta pas des armées. Il fit circuler l’or de manière invisible, comme un poison lent dans les veines de l’Empire.
Certains aureus quittèrent Caprée dans des cargaisons d’amphores de vin. D’autres furent glissés dans les rouleaux de papyrus expédiés aux bibliothèques provinciales. D’autres encore furent fondus en bijoux et offerts en cadeaux aux épouses de sénateurs influents.
À chaque fois, un détail minuscule distinguait ces pièces des aurei ordinaires : sous la nuque du portrait impérial, là où le graveur avait tracé la ligne du cou, une barre verticale supplémentaire, à peine perceptible. Un signe que seul un orfèvre averti pouvait identifier. Un signe que Tiberius utilisait pour suivre ses pièces, pour savoir qui les avait reçues, qui les dépensait, où elles circulaient.
Car chaque pièce était un message. Non pas inscrit en lettres lisibles, mais porté par l’objet lui-même. Celui qui recevait un aureus marqué savait qu’il appartenait au réseau de Tiberius. Celui qui le dépensait engageait sa loyauté. Celui qui le refusait risquait tout.
Ainsi, lentement, sans bruit, Tiberius construisit un réseau d’allégeances. Des officiers de la Garde. Des procurateurs provinciaux. Des sénateurs isolés. Tous liés non par des serments, mais par l’or qu’ils avaient touché.
Et parmi eux, un homme se détacha. Un homme qui, comme Tiberius, savait attendre.
Livre IV — Le Général
(AUC 783–784/XVIIᵉ à XVIIIᵉ année du règne de Tiberius) [An 30-31]
Son nom était Lucius Arruntius Camillus Scribonianus.
Issu de la gens Arruntia par adoption, il descendait en ligne directe de Sylla et de Pompée. Cette ascendance, à elle seule, en faisait un homme dont le sang portait la mémoire de la République. Nommé consul dès la dix-neuvième année du règne de Tiberius, ami personnel de l’Empereur — qui le qualifiait dans ses lettres comme l’un des rares hommes en qui il avait confiance — Scribonianus commandait, en qualité de légat, les légions de Dalmatie. Trois légions : la VII, la XI et la XIV. La force militaire la plus puissante d’Illyrie.
Je le rencontrai pour la première fois au printemps de l’an sept cent quatre-vingt-trois, lors d’un voyage d’inspection que je fis en Dalmatie. Il m’accueillit dans son quartier général de Salone, une ville portuaire adossée aux montagnes dalmates. C’était un homme de quarante ans, massif, au visage taillé à la serpe, qui parlait peu et observait tout.
Ce soir-là, après le banquet, il me retint quand les autres officiers se retirèrent.
« Varius, dit-il, vous venez de Caprée. »
Ce n’était pas une question.
« Je viens de Rome, répondis-je. »
« Vous mentez. Vous avez débarqué à Salone il y a deux jours, mais vos ordres viennent de Caprée, pas du Sénat. »
Je ne dis rien. Il sourit.
« Tiberius et moi nous écrivons depuis trois ans, continua-t-il. Pas directement. À travers les amphores de vin de la maison Arruntia. Un code que nous avons inventé ensemble, il y a longtemps, quand je servais sous ses ordres en Germanie. »
Il me montra alors une pièce d’or. Un aureus ordinaire, semblable à ceux qui circulaient dans tout l’Empire. Mais sous la lumière de la lampe, il inclina la pièce et me fit remarquer la barre verticale sous la nuque du portrait.
« Vous voyez ? dit-il. Tiberius m’a prévenu. Sejanus prépare quelque chose. Il veut la pourpre impériale entière, pas seulement la puissance tribunitienne. Et il veut la tête de Tiberius. »
« Que devez-vous faire ? » demandai-je.
« Préparer Rome, répondit-il. Tiberius croit que je viendrai la libérer. Il croit que j’écraserai Sejanus. Il croit que je serai son dictateur. »
« Et vous ? »
« Et moi, je serai celui qui tiendra l’Empire quand tout s’effondrera. »
Ce soir-là, je compris.
Livre V — La Chute
(AUC 784/XVIIIᵉ année du règne de Tiberius) [An 31]
La dix-huitième année du règne de Tiberius fut celle où tout s’effondra.
Tiberius frappa le premier. Depuis Caprée, il envoya à Rome une série de lettres scellées adressées au Sénat. La première louait Sejanus. La deuxième exprimait des doutes. La troisième — lue devant le Sénat convoqué le quinzième jour avant les calendes de novembre — accusait formellement Sejanus de trahison.
Sejanus ne comprit pas. Il crut à une erreur, puis à un piège. Il tenta de fuir vers Ostie. Mais dans les rues étroites près du Forum, je fus parmi ceux qui l’arrêtèrent.
Sur l’ordre de Macro, moi, Lucius Varius, tribun des cohortes prétoriennes, et mes hommes de la cinquième cohorte, nous avons encerclé Sejanus alors qu’il tentait de gagner la voix côtière. Il supplia, il offrit de l’or, il invoqua Tiberius lui-même. Nous l’amenâmes, ligotés, devant le tribunal.
Le Sénat le condamna. La Prison Mamertine l’étrangla le soir même. Son corps fut traîné sur les escaliers Gémonies et livré à la foule.
Puis vint la purge.
Tiberius, depuis Caprée, envoya des listes. Des noms. Des dizaines de noms. Sénateurs, equites, officiers, administrateurs. Tous accusés de complicité avec Sejanus. Les procès de maiestas se multiplièrent. Un propos interprété comme un manque de respect, une lettre, un simple rendez-vous chez Sejanus : tout devenait chef d’accusation. Les délateurs, récompensés par une part des biens confisqués, se multiplièrent. Les procès se succédaient au Sénat, les condamnations tombaient, les corps s’accumulaient dans le Tibre.
Parmi les premiers à tomber figurèrent Cneus Fulvius, tribun de la Garde et bras armé de Sejanus, exécuté en novembre ; Marcus Terentius, membre des equites et agent financier du régime séjanien, exécuté en décembre ; et plusieurs sénateurs mineurs, condamnés à l’exil ou à la mort au cours des mois qui suivirent.
Mais la victime la plus précieuse de cette purge fut Apicata. Aelia Apicata avait été l’épouse légitime de Sejanus, celle qu’il avait répudiée pour chercher à épouser Livilla — demande que Tiberius avait formellement refusée durant la douzième année de son règne. Apicata était la mère des enfants légitimes de Sejanus, et elle n’avait jamais pardonné ni l’humiliation ni la perte de ses enfants, exécutés eux aussi dans la purge. Avant de se donner la mort, elle écrivit une lettre à Tiberius. Dans cette lettre, elle accusait Livilla d’avoir empoisonné Drusus avec l’aide de Sejanus et du médecin Eudemus. Elle y révéla aussi que Gemellus était le fils biologique de Sejanus.
C’est moi qui portai cette lettre. Tiberius l’a lu, puis la relut. Il la posa sur sa table et resta immobile pendant plusieurs heures.
Ce soir-là, il sut que sa belle-fille — la veuve de son fils, la mère de son petit-fils — avait participé à l’assassinat de son propre enfant.
Mais Tiberius n’était pas seul à lire cette lettre. Scribonianus, qui se trouvait déjà en route vers Rome avec l’avant-garde de ses légions dalmates, en reçut copie.
Ce fut alors que Scribonianus marcha sur Rome.
Non pas en conquérant, mais en libérateur. Les trois légions dalmates — VII Claudia, XI Claudia et XIV Gemina — entrèrent en Italie par la voie Aurélia, trente mille vétérans et auxiliaires marchant en ordre parfait. Tiberius, depuis Caprée, envoya des édits proclamant que cette marche était légitime, que Scribonianus venait rétablir l’ordre, que Rome avait besoin d’un dictateur pour sortir du chaos séjanien.
Car tel était le plan de Tiberius : que le Sénat nomme Scribonianus préfet du Prétoire, avec la mission d’un dictateur à la manière de l’ancienne République. Restaurer l’ordre, juger les complices de Sejanus, protéger la République. Tel était le souhait de Tiberius et de ses complices. Après cela Tiberius s’effacerait et Scribonianus remettrait ensuite le pouvoir à Caligula, Princeps Iuventutis. Il croyait sauver Rome.
Le peuple accueillit Scribonianus avec acclamations. Les cohortes prétoriennes, largement renouvelées après la purge, ouvrirent les portes. Le Sénat, terrifié, vota comme Tiberius l’avait ordonné.
Ce soir-là, dans la salle du Sénat, Scribonianus reçut le codicille des mains du questeur impérial — la lettre scellée de Tiberius qui faisait de lui le préfet du Prétoire. Il prit la virga, le bâton de commandement, et passa à son doigt l’anneau sigillaire. Par-dessus sa tunique, il revêtit le paludamentum bordé de pourpre. Mais ses yeux, ce jour-là, me dirent qu’il avait reçu moins qu’il ne voulait.
Scribonianus épousa Livilla. L’union fut célébrée avec faste, dans les jardins du champ de Mars. Des milliers de spectateurs. Des sacrifices publics. Des distributions de blé. Le peuple acclama la belle-fille de l’Empereur.
Il adopta officiellement les enfants de Livilla. Caligula, alors âgé de vingt et un ans, fut envoyé en exil honoraire en Asie Mineure, chargé de superviser les temples d’Éphèse.
La troisième imposture était celle de Scribonianus : Il se présenta comme le dictateur de la République, le sauveur nommé par la volonté de Tiberius et du Sénat. Il accepta les insignes du préfet du Prétoire, se déclara serviteur de l’ordre restauré. Mais dans ses mains, la virga devint bientôt celle de l’Empereur, non du préfet du Prétoire.
Livre VI — Le Nouvel Ordre
(AUC 785–786/XIXᵉ année du règne de Tiberius, Iʳᵉ année du règne de Scribonianus) [An 32-33]
Pendant deux ans, Tiberius continua de financer les réformes de Scribonianus depuis Caprée, de l’an 785 à l’an 786.
Chaque trimestre, des navires quittaient Caprée avec des cargaisons d’aureus marqués. Les caisses étaient enregistrées sous le nom du Trésor impérial, mais Tiberius veillait à ce que Scribonianus ignore le montant exact. Deux cents millions de denarii furent injectés durant la dix-neuvième année du règne de Tiberius. Cent cinquante millions en l’année suivante.
Cette injection de capitaux permit à Scribonianus de mettre en œuvre des réformes ambitieuses. L’armée fut réformée avec augmentation de la solde des légionnaires, la création de trois nouvelles cohortes auxiliaires et la restauration des fortifications frontalières. Les infrastructures furent modernisées avec la reconstruction des routes dalmates et gauloises, nouveaux aqueducs à Rome et à Salone. L’administration provinciale fut réorganisée avec création d’un corps de procurateurs financiers et la réforme du cens. Enfin, un fonds de guerre fut maintenu en réserve à Salone.
Le succès de ces réformes fut immédiat. Les provinces se stabilisèrent. Les frontières furent sécurisées. La prospérité revint. Le Sénat, qui d’abord avait vu Scribonianus comme le bras armé de Tiberius, commença à murmurer que Rome avait trouvé son Auguste.
Au printemps suivant, l’acclamation eut lieu. Dans le camp des cohortes prétoriennes au nord du Campus Martius, les soldats se massèrent. Scribonianus monta sur la tribune. La virga du commandement était dans sa main droite, le paludamentum pourpre flottait sur ses épaules, l’anneau sigillaire brillait à son doigt gauche. Quand il leva le bras, la garde acclama : Imperator ! Imperator ! Imperator ! Trois cris. Trois fois. C’était le rite.
Le lendemain, le Sénat fut convoqué dans la Curia Julia. Le consul en exercice lut le décret : « Les légions et la Garde ont acclamé Scribonianus comme Imperator. Que le Sénat ratifie cette accession et accorde la puissance tribunitienne et les insignes du commandement suprême. » Le vote fut unanime. On lui remit la virga du commandement, le paludamentum bordé de pourpre, l’anneau sigillaire. Les édits portèrent désormais le titre d’Imperator Scribonianus. Ce dernier proclama Tiberius Gemellus Princeps Iuventutis.
Tiberius, à Caprée, ne reçut pas la nouvelle directement. Il l’apprit par un messager trois jours après l’événement. Selon un domestique qui me confia la version en secret, le vieil Empereur se leva lentement de son fauteuil, regarda par la fenêtre vers la mer Adriatique, et dit simplement : « Il a bien appris. »
Ce jour-là, le réseau d’influence que Tiberius avait construit avec ses aureus marqués fut transféré aux mains de Scribonianus. Ceux qui avaient servi Tiberius servirent désormais Scribonianus. Ceux qui avaient touché l’or de Tiberius reconnurent la légitimité de Scribonianus. Les procurateurs provinciaux, les officiers de la Garde, les sénateurs compromis — tous pivotaient autour du nouveau centre.
Mais le vieil Empereur, à Caprée, ne comprit pas que l’or qu’il avait utilisé pour le libérer était désormais l’arme qui l’emprisonnait. Chaque aureus marqué avait forgé une chaîne invisible. Chaque homme qu’il avait acheté était devenu un client de Scribonianus. Tiberius n’avait plus de troupes, plus de soutiens, plus de pouvoir. Il se savait être un mort en sursis, un otage de son propre trésor.
Livre VII — Le Destin de Caligula
(AUC 786/Ire année du règne de Scribonianus) [Hiver 33-34]
Caligula, exilé à Éphèse, ne vécut guère durant la première année du règne de Scribonianus.
Selon le rapport officiel, il mourut « de maladie subite » durant l’hiver de la première année du règne de Scribonianus. Un accès de fièvre, dit-on.
Certains dirent que Scribonianus l’avait fait empoisonner. D’autres affirmèrent que c’était la main de Tiberius, depuis Caprée, qui avait ordonné la mort de ce témoin gênant. D’autres, enfin, prétendirent que Caligula s’était suicidé, honteux de sa disgrâce.
Mais les médecins que je connus plus tard — ceux qui examinèrent le corps avant l’embaumement — murmurèrent autre chose. Des traces de poison sur les lèvres. Une couleur bleutée sur le teint.
Avec Caligula disparut la dernière ombre de la lignée Julio-Claudienne authentique. Gemellus, adopté par Scribonianus, devenait l’héritier unique.
Livre VIII — La Mort de Tiberius
(AUC 787/IIe année du règne de Scribonianus) [Printemps 34]
Au printemps de la deuxième année du règne de Scribonianus, Tiberius mourut à Caprée.
Officiellement, « maladie naturelle » — un vieil homme de soixante-quatre ans, épuisé par les intrigues et les années. Officieusement, selon un domestique qui me confia sa version en secret, il fut étouffé sous des couvertures alors qu’il était affaibli par la fièvre.
Les hommes qui l’accomplirent n’étaient pas ceux de Scribonianus. Ils étaient ceux de Tiberius lui-même, qui, sachant sa fin prochaine, choisit de mourir dignement plutôt que d’être assassiné par un traître.
Ce que personne ne sut, c’est que les caves de la villa Jovis furent vidées dès le lendemain. Le reste du trésor passa dans les coffres de Scribonianus.
Les complices de Tiberius à Caprée ne survécurent pas à la nuit. Le secrétaire Hylas, le procurateur Nerva, quatorze officiers et domestiques. Tous éliminés. Leurs corps jetés à la mer du haut des falaises.
Le Sénat déclara l’ouverture de la succession. On transmit alors à Scribonianus la couronne de laurier, la toga picta brodée de pourpre, le sceptre d’ivoire — tous les regalia réservés à l’Empereur. Les édits furent mis à jour : Imperator Scribonianus Augustus.
Livre IX — Les Impostures achevées
(AUC 794/VIIIe année du règne de Scribonianus) [An 41]
Dix ans ont passé. L’an sept cent quatre-vingt-quatorze depuis la fondation de Rome. Je suis vieux maintenant. Je regarde les aurei circuler dans les mains des marchands, des soldats, des esclaves. Chacun porte un profil différent selon l’année de sa frappe.
Les plus anciens montrent encore la tête de Tiberius, mais ils se font rares, car notre Empereur tente de toutes les faire disparaître de la circulation. D’autres, frappés entre la quatorzième et la dix-huitième année du règne de Tiberius, portent celle de Sejanus. Les plus récentes arborent le profil de Scribonianus.
Trois visages. Trois impostures.
L’homme qui se présenta comme le protecteur de Livilla et de ses enfants était celui-là même qui les menaçait. L’homme qui épousa une veuve éplorée était celui qui avait empoisonné son mari. L’homme qui monta sur le trône au nom de l’amour paternel utilisait son propre fils comme otage.
Le vieil Empereur que l’on croyait reclus à Caprée, noyé dans les débauches que lui prêtaient ses ennemis, orchestrait en vérité la conspiration la plus silencieuse que Rome ait connue. Il ne leva pas une seule épée. Il ne prononça pas un seul discours. Il laissa l’or faire son travail, patiemment, implacablement. Chaque aureus qu’il mit en circulation portait en lui la promesse de la chute de Sejanus.
Le général qui se présentait comme le fidèle ami de Tiberius, le loyal légat de Dalmatie, le serviteur désintéressé de l’Empire. Mais dans ses yeux, j’avais lu ce que Tiberius n’avait pas voulu voir : l’ambition d’un homme qui portait dans son sang l’héritage de Sylla et de Pompée. Scribonianus ne libérerait pas Tiberius pour le servir. Il le libérerait pour prendre sa place.
Les aurei continuent de circuler. Et chacun d’eux porte trois mensonges. Et j’en ai été le complice.

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