La guerre civile indienne : L’étincelle

Extraits de « La guerre des Asuras : origines et conséquences de la guerre civile indienne » — Robin Mikael Stanson — Locus Publishing.

Les acteurs et l’origine du conflit

Je fais partie de ceux pour qui Subhash Chandra Bose est le premier élément déstabilisant de la situation en Inde. Ce dernier, en désaccord avec Gandhi et partisan de la lutte armée contre les Britanniques, obtient le soutien de l’Allemagne nazie, puis de l’Empire du Japon. Il fonde à Singapour, avec l’aide des Japonais, le Gouvernement provisoire de l’Inde libre (Azad Hind).

Drapeau, de facto, du « Gouvernement provisoire de l’Inde libre »[1], qui est le drapeau adopté en 1931 par le Parti du Congrès.

Ses troupes, l’Armée nationale indienne (Azad Hind Fauj) participent en 1943 à l’Opération U-Go, offensive menée en Inde par les Japonais, qui se solde par une éclatante victoire permettant de prendre les villes d’Imphal, Ledo et surtout de couper une bonne partie du ravitaillement en armes de l’armée chinoise.

Étendard de l’armée nationale indienne[2].

En 1944, alors que le Japon rejoint les camps des alliés suite à la chute de la dictature militaire du Général Tōjō, Bose déclare l’indépendance de la République Indienne Libre à Imphal. Dans les semaines et mois qui suivent, hindous et musulmans — civils comme militaires — se soulèvent à travers l’Assam et le Bengale contre le pouvoir britannique et rejoignent les indépendantistes. Rapidement l’influence de l’Azad Hind s’étend jusqu’aux frontières du Tibet, du Népal et du Bhoutan et par-delà la rivière Padma en direction de Calcutta.

Dans ce contexte, Mahatma Gandhi et Jawaharlal Nehru décident d’accélérer le calendrier pour l’accession à l’indépendance. Ils souhaitent à tout prix éviter que l’influence de l’Azad Hind ne s’étende, car Subhash Chandra Bose a été clair : « la République Indienne Libre ne se soumettra pas à ceux qui n’ont pas eu le courage de prendre les armes pour assurer l’avenir de leur peuple ».

Toutefois le Congrès national indien fait rapidement face à un problème : le Premier ministre britannique Winston Churchill exige que l’Inde reste un dominion et qu’elle reste unie, pourtant il se garde bien d’évoquer une reconquête du Bengale. Sûrement parce que cela conduirait à de nouvelles tensions avec le Japon, qui est redevenu un Allié du Royaume-Uni. Il paraît clair avec le recul que Churchill était aveuglé par sa peur de la propagation du communisme. Il reste donc intransigeant, se pensant en position de force.

Bien que le Congrès national indien souhaite lui aussi une Inde unie, Churchill rencontre plusieurs pierres d’achoppement :

  • Gandhi et Nehru souhaitent que l’Inde devienne un pays pleinement indépendant, pas un dominion de l’Empire britannique.
  • La Ligue musulmane de Muhammad Ali Jinnah souhaite la création d’un État musulman indépendant, le Pakistan, pour éviter que les musulmans se retrouvent membres d’un pays à large dominante hindoue.

Malgré tout, les Britanniques confient la direction du Raj à un gouvernement intérimaire dirigé par le Jawaharlal Nehru, compagnon de route de Gandhi. Ils convoquent aussi une assemblée constituante en septembre 1945, mais celle-ci est boycottée par la Ligue musulmane. Les affrontements — souvent sanglants — commencent à se multiplier entre les deux communautés.

Le Grand massacre de Calcutta à l’origine d’une spirale de violences intercommunautaires

En septembre 1945, la Ligue musulmane de Jinnah lance la « Journée d’action directe » pour exiger la création d’un État musulman après avoir essuyé un refus du Congrès national indien et du pouvoir britannique. On se remémore maintenant cette journée comme étant le « Grand massacre de Calcutta ». En effet, dans plusieurs villes du pays, les hindous s’en prennent aux musulmans qui protestent dans les rues, mais c’est à Calcutta que les évènements vont être les plus sanglants.

Dans cette ville, la situation est encore plus tendue que dans le reste du pays, on y compte environ 56 % de musulmans et 44 % d’hindous et les partisans de Subhash Chandra Bose y sont de plus en plus nombreux, sans distinction de religion. Le vendredi 7 septembre 1945, à midi, des milliers de musulmans — dont beaucoup sont armés — se regroupent pour la prière dans les rues des quartiers nord à majorité hindoue. Le nombre de musulmans rassemblés varie de 35 000 à 150 000 selon les estimations. Aujourd’hui encore personne n’est capable d’affirmer qui a déclenché les violences. Depuis, hindous et musulmans se rejettent la faute. Le chaos et les destructions engendrées empêcheront toute enquête pertinente.

Un couvre-feu est décrété à 18 h et l’armée se déploie sur les grands axes dès 20 h en renfort des forces de l’ordre qui sont débordées. Il faudra cinq bataillons de l’Armée britannique, quatre bataillons de Gurkhas et d’Indiens pour mettre fin à six journées d’émeute malgré les appels au calme de la part de Jinnah, Gandhi et Nehru. Le nombre de victimes est estimé à plus de 13 000, dont au moins 900 morts, essentiellement musulmans. Le magazine LIFE publiera en double page une photographie édifiante, titré « Les Vautours de Calcutta ». En effet, pendant des jours les rues de certains quartiers en ruine sont restées jonchées de centaines de cadavres sur lesquels des milliers de vautours sont venus se sustenter. L’un des témoins déclarera : « Il y avait tellement de corps que les vautours n’avaient plus faim. » Pour ajouter à cette horreur, les deux camps ont tenté de « nettoyer » les rues en démembrant les corps des victimes avant de les incinérer sur des bûchers.

« Les Vautours de Calcutta ».

Bien que les émeutes de Calcutta soient les plus marquantes, d’autres régions de l’Est indien (Bihar, Garhmukteshwar et Chittagong notamment) ont aussi été touchées, mais à une moindre échelle aussi bien dans le nombre d’émeutiers que dans le nombre de victimes.

L’étincelle dans la poudrière

Photo de Muhammad A. Sikandar.

Ce qui va définitivement mettre le feu aux poudres, c’est l’assassinat de Mahatma Gandhi le 11 octobre 1945, alors qu’il se rendait à une réunion de prière. Abattu de trois tirs de fusil[3] par Muhammad Azhar Sikandar[4], un jeune partisan de Jinnah, dont le père a été tué par des hindous lors des émeutes de Calcutta. Il est immédiatement attrapé et lynché à mort par la foule.

Le parti politique nationaliste Hindu Mahasabha saisit l’occasion pour lancer des représailles. Son leader Vinayak Damodar Savarkar répandra partout la rumeur que c’est un complot musulman dirigé par Jinnah. L’effet est immédiat, partout dans Delhi des hindous se lancent dans des pogroms antimusulmans. Toutes les tentatives des autorités indiennes et britanniques de s’interposer échoueront. Pourtant, dès cette époque et aujourd’hui encore, beaucoup pensent que l’assassin de Gandhi était en réalité instrumentalisé par l’Hindu Mahasabha. En effet, Gandhi était, paraît-il, sur le point d’accepter une partition de l’Inde, ce qui aux yeux des nationalistes faisait sûrement de lui un traître.

Le 12 octobre 1945, Jawaharlal Nehru s’adresse en ces termes à la nation à la radio : « Amis et camarades, la lumière a quitté nos vies, l’obscurité est partout, et je ne sais pas trop quoi vous dire et comment vous le raconter. Notre dirigeant bien-aimé, Bapu comme nous l’appelions, le père de la nation, n’est plus. Peut-être ai-je tort de dire cela ; néanmoins, nous ne le verrons plus comme nous l’avons vu toutes ces années, nous ne pourrons plus lui demander conseil ou consolation, et c’est un coup terrible, pas seulement pour moi, mais pour des millions et des millions dans ce pays. Toutefois, je vous demande de garder votre calme, de ne pas céder à la tentation de la violence, comme notre père à tous nous l’a enseigné. »

Dans le chaos ambiant, la police ne peut même pas enquêter sur le crime et son auteur. En quelques jours, c’est toute la moitié nord de l’Inde qui s’embrase. La seule accalmie aura lieu lors des funérailles de Gandhi auxquelles assisteront deux millions de personnes.

La guerre civile

Les musulmans répondent à la violence par la violence, ainsi dans toute la moitié nord du pays les hindous et même les sikhs doivent fuir les zones où ils sont en minorité et l’inverse se produit pour les musulmans dans les zones à majorité hindoue. Les convois de réfugiés sont la cible d’embuscades. Dans les villages, meurtres, mutilations et viols se multiplient. Dans les villes, des quartiers entiers sont brûlés avec leurs habitants piégés à l’intérieur, même des Britanniques sont lynchés par des nationalistes hindous.

Dans la moitié sud du pays, principalement constituée d’États princiers où les Britanniques disposent encore d’une certaine autorité et d’une certaine popularité, le calme revient après seulement quelques jours de violence limitée. À l’inverse, dans le Pendjab et le Junâgadh, la situation tourne carrément à l’affrontement militaire entre des unités constituées de musulmans ou d’hindous.

Aujourd’hui encore les violences commises sont difficiles à documenter tant le conflit a démarré de manière soudaine et tant il a été ravageur. De nombreux bâtiments administratifs ayant été détruits, souvent volontairement, beaucoup de documents d’état civil qui auraient permis d’identifier des victimes ou d’attester de la véracité de certains massacres sont donc inaccessibles.


[1] Auteur : Nichalp, pour Wikipédia.

[2] Auteur : « Fornax », pour Wikipédia.

[3] Un Lee-Enfield No 5 MK1 « Jungle Carbine ».

[4] Fictif.

10 commentaires sur “La guerre civile indienne : L’étincelle

  1. Grand texte, pas facile de faire une relecture depuis un téléphone 😉 :

    Il paraît clair avec le recul »e » que, Churchill était aveuglé par sa peur de la propagation du communisme. Il reste donc intransigeant, se pensant en position de force.

    — Bataille de Longewalqa –

    Si les Pakistanais parviennent effectivement à encercler l’avant-poste avant le levé « des jours », ils sont maintenus à une distance respectable et n’ont infligé que très peu de perte au défenseur indien.

    1. Oui, le cahcpitre était déjà long à l’époque, mais là j’ai rajouter pas mal de trus que j’avais laisser de côté à l’époque. Merci pour les corrections.

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