Extraits de « Encyclopédie des forces aériennes japonaise » — Haruki Peregrine et Ryūnosuke Saitama — Able Publishing.
Le 343 Tokubetsu Kōkūtai (Groupe Aérien Spécial) reste à ce jour l’unité aérienne japonaise la plus célèbre et l’une des seules largement connues à l’étranger.

Une naissance discrète
Créée à Gimpo en Corée du Sud le 11 juillet 1947, l’unité a pour but officiel de former des pilotes coréens dans le cadre l’opération Kikusui. Dans les faits, les pilotes ont surtout pour missions d’appuyer les opérations de contre insurrection à la place d’une aviation coréenne sous-équipée. Créée par le Chef d’état-major des Forces aériennes impériales, Minoru Genda, l’unité manque de crédit et n’affiche pas un effectif complet. Genda, soucieux de conserver les meilleurs pilotes japonais sous la main, ordonne aux aces de la guerre du pacifique et pilotes les plus prometteurs de rejoindre le groupe aérien qui vole à l’époque sur A7K2 Senpū. Pour les pilotes sous les ordres Iwao Minmatsu l’expérience s’avère assez décevante puisque les insurgés communistes n’ont pas d’avions à leur opposer. Toutefois, malgré le manque de moyen à disposition de l’unité elle reste la première à pouvoir appliquer les évolutions développées par le Kaihatsu Hyōka Kōkūtai tant sur le plan technique qu’organisationnel. Les appareils du 343 sont le premier à être équipés de radio moderne (pour l’époque), dispose d’une équipe de maintenance centralisée, de son propre escadron de reconnaissance[1] et de son propre radar de détection au sol.

L’heure de gloire

Le renouveau du 343 Tokubetsu Kōkūtai a lieu en 1950. Alors que Genda fait des pieds et des mains pour retenir les pilotes et les faits participer à la formation des nouveaux pilotes, la Guerre de Corée éclate. Les pilotes et mécaniciens déjà présents dans la péninsule se retrouvent immédiatement au cœur des combats alors que le reste du groupé aérien appareille immédiatement depuis le Japon à bord du porte-avions Shinano. La base de Gimpo est abandonnée dès les premiers jours de l’offensive nord-coréenne, et le 343 est alors administrativement basé à Kagoshima. Les Hayabusa ont alors été contraints d’abandonner et détruire douze de ses appareils sur place, car le manque de pièces détachées ne permettait pas à certains appareils de voler. Une partie des pilotes est contrainte d’évacuer la zone par voie terrestre en compagnie des mécaniciens. L’unité est réformée au passage et d’unité de la Marine elle devient une unité mixte de la Marine et des Forces aériennes impériales. Le but de Genda : regrouper les meilleurs pilotes et les meilleurs avions de la nation dans une unité qui combine chasseurs et bombardiers tactiques. Il parvient à convaincre le célèbre Mitsuo Fuchida d’en assurer le commandement.
Les Hayabusa[2] — comme ils se surnomment eux-mêmes — volent alors encore sur A7K2 pour certains Hikōtai et A8M2 pour les autres et sont rejoints par des pilotes d’avions d’attaques D8K Wakō[3]. L’unité vole encore avec des avions à moteur à pistons alors que d’autres commencent à être équipés d’avions à réaction. Cela n’empêche pas les Hayabusa de tenir tête aux Mig-15 nord-coréens d’en abattre une dizaine. Lors de campagne aérienne du début de la Guerre de Corée, pas moins de 91 pilotes 343 Tokubetsu Kōkūtai participent à la défense de la poche de Mokpo.
S’inspirant des tactiques du « Lotte » et du « Schwalm », les pilotes du 343 volent par Shōtai de quatre appareils et engagent toujours le combat par paires et le mot d’ordre au combat est de ne jamais lâcher son équipier. La technique est généralement appelée « Akeno », du nom de la base sur laquelle des attachés militaires allemands[4] l’ont montré pour la première fois au japonais en juillet 1941. Pourtant, elle ne fut que peux utiliser par les Japonais durant la Seconde Guerre mondiale. Principalement la 68ème puis le 64ème escadron du Service Aérien de l’Armée Impériale Japonaise. C’est pourtant en faisant ses preuves en Corée via les pilotes du 343 que la technique va devenir la norme tant pour la Force Aérien que la Marine.
| Lexique |
| Kōkūtai : groupe aérien de la Marine. Sentai est utilisé pour les forces aériennes impériales et précédemment par l’armée. Compte généralement 36 appareils. Hikōkitai : groupe aérien de la Marine embarqué sur un porte-avions. Compte généralement 72 appareils de tout type, incluant chasseur, avions d’attaque, avions de veille radar, de ravitaillement et hélicoptères de sauvetage ou de lutte anti-sous-marine. Hikōtai : unité comptant 18 avions. Équivalent du squadron américain ou de l’escadron français. Chūtai : unité comptant 9 avions. Équivalent du flight américain ou de l’escadrille française. Shōtai : unité comptant 3 à 6 avions. Équivalent de la section américaine. |
À l’arrivée des pilotes « volontaires » soviétiques plus talentueux et expérimentés que leurs homologues nord-coréens, les Hayabusa réalisent qu’ils ne peuvent plus compenser les limites de leurs appareils. Malgré tout, l’ouverture des archives soviétiques dans les années 2000 permet de découvrir le témoignage du capitaine Alexsandr L. Svyatopolk[5]. Il fait référence à un accrochage de pilotes du 343 Tokubetsu Kōkūtai opérant des A8M depuis le porte-avions Shinano qui ont lancé une incursion au-dessus de la MiG-Alley le 10 mars 1950. Il écrit : « Nous avons subi la contre-attaque la plus redoutable que nous ayons jamais connue. Selon les pilotes les plus expérimentés de notre escadron qui ont participé à cette bataille aérienne, les pilotes japonais que nous avons rencontrés ici étaient bien supérieurs à ceux que nous avions rencontrés jusque-là. Ils volaient avec habileté, étaient extrêmement agressifs et faisaient preuve d’une bonne organisation, d’une grande discipline et d’une grande habileté aérienne. Cette unité semble avoir été bien entraînée et expérimentée dans le combat aérien. » Lors de cet accrochage, le 343 engage 58 appareils contre environs 160 Mig-15. Les Japonais s’en tirent avec neuf appareils endommagés et aucune perte, pour la destruction de 13 Mig.
L’unité est affectée quelques mois à la défense de l’île de Tsu -shima le temps de recevoir ses J10N Karyū et Tsurugi pour entrer dans l’âge de l’avion à réaction. Toutefois, certains de ses pilotes les plus expérimentés et prestigieux décident de ne pas franchir le pas et continuent de voler sur A8M.

Réaffectés dans la péninsule coréenne et à bord du porte-avions Hakuryu, cette fois-ci les hommes du 343 Tokubetsu Kōkūtai n’ont aucun mal à affronter l’adversaire soviétique. Toutefois les affrontements se feront de plus en plus rares. En effet, la majorité de l’effort aérien contre la « MiG-Alley » reposera sur les Américains pendant que les aviateurs japonais se concentreront sur le soutien de leurs troupes au sol et l’escorte de leurs bombardiers. Le groupe comptera jusqu’à dix Hikōtai à la fin du conflit. Ces Hikōtai effectuent des rotations, ce qui fait qu’environ la moitié est déployée au combat pendant que l’autre moitié évalue et forme les nouveaux pilotes ou se transforme sur de nouveaux appareils. Toutefois, les pilotes du 343 passés sur avions à réaction seront rapidement rattrapés la fin du conflit et n’auront pas le temps de couvrir de gloire.

Depuis
À la fin de la guerre de Corée, le 343 Tokubetsu Kōkūtai s’installe à Matsuyama et Izumi jusqu’en 1964. Après un dégraissage progressif, l’unité s’installe à Kanoya, près de Kagoshima, sur l’île de Kyushu et demeure une unité mixte des Forces aériennes et de la Marine. Bien que l’unité finira par être rattachée à la Force Aérienne Impériale Japonaise, elle ne vole que sur des avions navalisés et opère indistinctement depuis la terre ou les porte-avions de la marine. Si cela peut paraitre exceptionnel ou anormal, il y a en réalité plusieurs unités japonaises opérants des aéronefs qui sont qualifiés pour opéré sur aéronefs sans être rattachés à la marine. C’est notamment le cas de nombreuses unités de la plupart des unités d’hélicoptère de l’Armée Impériale Japonaise et de toutes les unités, organiques ou indépendantes, d’hélicoptères opérant pour le « SPECWARCOM[6] ».

Des Hikōtai d’Hayabusa ont opéré en Thaïlande pendant la Deuxième guerre d’Indochine pour former des pilotes et repousser d’éventuelles intrusions sur le territoire d’un proche allié de l’Empire du Japon. Toutefois, l’information est peu connue, car ils opéraient sous les couleurs du 43 Sentō Hikōtai créé pour servir de couverture pour l’occasion. C’est le marquage de l’unité qui a permis de faire le lien puisque les appareils portaient tous le marquage « 隼43 [7]».
Le Japon s’étant peu impliqué dans des conflits à l’étranger, le 343 Tokubetsu Kōkūtai n’a pas eu beaucoup d’occasions de s’illustrer depuis la fin de la Guerre de Corée, mais garde son aura d’unité d’élite. Les Hayabusa participent aussi aux tests et validations des nouveaux avions de combat au côté du Kaihatsu Hyōka Kōkūtai[8], le Groupe Aérien de Développement et Évaluation. Il sert aussi d’unité « plastron » ou « agresseur » pour permettre aux pilotes d’autres unités s’aguerrir au combat aérien en affrontant l’élite de l’aviation japonaise.
Il n’est pas rare que des petits détachements du 343 viennent compléter un groupe aérien embarqué sur un porte-avions quand son effectif est temporairement incomplet du fait de l’indisponibilité de certains appareils. Ce fut notamment le cas lors de la confrontation nippo-indonésienne de 1999 et lors de la crise du Timor oriental en 2006.
Traditions, légendes et anecdotes

Parmi les pilotes les plus connus de l’âge d’or de l’unité, on peut compter Tetsuzō Iwamoto, Shoichi Sugita, Hiroyoshi Nishizawa, Saburō Sakai, Sadaaki Akamatsu, Yoshio Shiga et Kaneyoshi Muto pour les pilotes originaires de la Marine ; et Satoru Anabuki et Isamu Kashiide pour les pilotes originaires de l’Armée puis des Forces aériennes. Six des sept as japonais de la Guerre de Corée sont des pilotes du 343 Tokubetsu Kōkūtai.
Pour intégrer l’unité, il faut avoir au moins trois ans d’expérience en tant que pilote de la Force Aérienne Impériale ou du Kōkū Shūdan[9], passer toute une série de tests et affronter des leaders de l’unité lors de combats aériens rapprochés (« dogfights »).
Parmi les traditions de l’unité, les pilotes mariés volent toujours avec un ruban fait du tissu du kimono porté par leur épouse les jours de leur mariage. Les pilotes ont tous l’obligation de laisser une mèche de leurs cheveux et des morceaux de leurs ongles dans une boite afin qu’il y ait quelque chose à incinérer s’ils devaient disparaitre en mission.
Le 25 avril 1954, un pilote de l’unité, Kōji Morikawa[10] et d’autres membres de l’unité se sont disputés puis battus avec des membres la police militaire dans un bar. Le lendemain, vers midi, l’officier d’état-major de la police militaire du district a exigé que le 343 Tokubetsu Kōkūtai lui remettent les membres concernés afin qu’ils soient placés en garde à vue et interrogés. La totalité du personnel présent sur la base de Kanoya s’est interposée. La situation n’a été résolue que par l’intervention directe de Minoru Genda, créateur de l’unité et chef d’état-major de la Force Aérienne Impériale. Si Genda a évité une arrestation des membres de l’unité, il a personnellement sanctionné chacun des membres de l’unité impliqués. Ceux ayant pris part à la bagarre du 25 avril ont été cloués au sol pendant 15 jours, et l’ensemble des acteurs des incidents 25 et du 26 avril ont dû faire 200 pompes sur le tarmac de la base, devant Genda et le commandant de police militaire du district. La légende veut que l’unité n’ait plus jamais eu de problème de discipline depuis.
[1] Volant sur Nakajima C6N Saiun.
[2] Faucon pèlerin.
[3] Pirates en japonais.
[4] Le capitaine Fritz Losigkeit, attaché militaire, et Wilhelm Steer, pilote d’essai de
Messerschmitt.
[5] Fictif.
[6] Nihon Tokushu Sensō Gunrei (日本特殊戦争軍令), Commandement des opérations spéciales du Japon.
[7] Hayabusa 43.
[8] Groupe aérien non numéroté basé à Gifu.
[9] La branche aérienne de la Marine Impériale Japonaise, auxquels sont rattachées toutes les unités volantes de la marine.
[10] Fictif.

Le coup de la sanction disciplinaire est tiré d’un fait réel ?
C’est très vaguement inspiré de problèmes liés à la démobilisation en 1945.