Extraits de « La guerre des Asuras : origines et conséquences de la guerre civile indienne » — Robin Mikael Stanson — Locus Publishing.
Les acteurs et l’origine du conflit
Je fais partie de ceux pour qui Subhash Chandra Bose est le premier élément déstabilisant de la situation en Inde. Ce dernier, en désaccord avec Gandhi et partisan de la lutte armée contre les Britanniques, obtient le soutien de l’Allemagne nazie, puis de l’Empire du Japon. Il fonde à Singapour, avec l’aide des Japonais, le Gouvernement provisoire de l’Inde libre (Azad Hind).

Ses troupes, l’Armée nationale indienne (Azad Hind Fauj) participent en 1943 à l’Opération U-Go, offensive menée en Inde par les Japonais, qui se solde par une éclatante victoire permettant de prendre les villes d’Imphal, Ledo et surtout de couper une bonne partie du ravitaillement en arme de l’armée chinoise.

En 1944, alors que le Japon rejoint les camps des alliés suite à la chute de la dictature militaire du Général Tōjō, Bose déclare l’indépendance de la République Indienne Libre à Imphal. Dans les semaines et mois qui suivent, hindous et musulmans — civiles comme militaires — se soulèvent à travers l’Assam et le Bengale contre le pouvoir britannique et rejoignent les indépendantistes. Rapidement l’influence de l’Azad Hind s’étend jusqu’aux frontières du Tibet, du Népal et du Bhoutan et par-delà la rivière Padma en direction de Calcutta.
Dans ce contexte, Mahatma Gandhi et Jawaharlal Nehru décident d’accélérer le calendrier pour l’accession à l’indépendance. Ils souhaitent à tout prix éviter que l’influence de l’Azad Hind ne s’étende, car Subhash Chandra Bose a été claire : « la République Indienne Libre ne se soumettra pas à ceux qui n’ont pas eu le courage de prendre les armes pour assurer l’avenir de leur peuple ».
Toutefois le Congrès national indien fait rapidement face à un problème : le Premier ministre britannique Winston Churchill exige que l’Inde reste un dominion et qu’elle reste unie, pourtant il se garde bien d’évoquer une reconquête du Bengale. Sûrement parce que cela conduirait à de nouvelles tensions avec le Japon, qui est redevenu un Allié du Royaume-Uni. Il paraît clair avec le recule que, Churchill était aveuglé par sa peur de la propagation du communisme. Il reste donc intransigeant, se pensant en position de force.
Bien que le Congrès national indien souhaite lui aussi une Inde unie, Churchill rencontre plusieurs pierres d’achoppement :
- Gandhi et Nehru souhaitent que l’Inde devienne un pays pleinement indépendant, pas un dominion de l’Empire britannique.
- La Ligue musulmane de Muhammad Ali Jinnah souhaite la création d’un état musulman indépendant, le Pakistan pour éviter que les musulmans se retrouvent membres d’un pays à large dominante hindou.
Malgré tout, les Britanniques confient la direction du Raj à un gouvernement intérimaire dirigé par le Jawaharlal Nehru, compagnon de route de Gandhi. Ils convoquent aussi une assemblée constituante en septembre 1945, mais celle-ci est boycottée par la Ligue musulmane. Les affrontements — souvent sanglants — commencent à se multiplier entre les deux communautés.
Le Grand massacre de Calcutta à l’origine d’une spirale de violences intercommunautaire
En septembre 1945, la Ligue musulmane de Jinnah lance la « Journée d’action directe » pour exiger la création d’un état musulman après avoir essuyé un refus du Congrès national indien et du pouvoir britannique. On se remémore maintenant cette journée comme étant le « Grand massacre de Calcutta ». En effet, dans plusieurs villes du pays les hindous s’en prennent aux musulmans qui protestent dans les rues, mais c’est à Calcutta que les évènements vont être les plus sanglants.
Dans cette ville la situation est encore plus tendue que dans le reste du pays, on y compte environ 56 % de musulmans et 44 % d’hindous et les partisans de Subhash Chandra Bose y sont de plus en plus nombreux, sans distinction de religion. Le vendredi 7 septembre 1945, à midi, des milliers de musulmans — dont beaucoup sont armés — se regroupent pour la prière dans les rues des quartiers nord à majorité hindoue. Le nombre de musulmans rassemblé varient de 35 000 à 150 000 selon les estimations. Aujourd’hui encore personne n’est capable d’affirmer qui a déclenché les violences. Depuis, hindous et musulmans se rejettent la faute. Le chaos et les destructions engendrées empêcheront toute enquête pertinente.
Un couvre-feu est décrété à 18 h et l’armée se déploie sur les grands axes dès 20 h en renfort des forces de l’ordre qui sont débordées. Il faudra cinq bataillons de l’Armée britannique, quatre bataillons de Gurkhas et d’Indiens pour mettre fin à six journées d’émeute malgré les appels au calme de la part de Jinnah, Gandhi et Nehru. Le nombre de victimes est estimé à plus 13 000 dont au moins 900 morts, essentiellement musulmans. Le magazine LIFE publiera en double page une photographie édifiante, titré « Les Vautours de Calcutta ». En effet, pendant des jours les rues de certains quartiers en ruine sont restées jonchées de centaines de cadavres sur lesquels des milliers de vautours sont venus se sustenter. L’un des témoins déclarera « il y avait tellement de corps, que les vautours n’avaient plus faim ». Pour ajouter à cette horreur, les deux camps ont tenté de « nettoyer » les rues en démembrant les corps des victimes avant de les incinérer sur des bûchers.

Bien que les émeutes de Calcutta soient les plus marquantes, d’autres régions de l’Est indien (Bihar, Garhmukteshwar et Chittagong notamment) ont aussi été touchées, mais à une moindre échelle aussi bien dans le nombre d’émeutiers que dans le nombre de victimes.
L’étincelle dans la poudrière

Ce qui va définitivement mettre le feu aux poudres, c’est l’assassinat de Mahatma Gandhi le 11 octobre 1945, alors qu’il se rendait à une réunion de prière. Abattu de trois tirs de fusils[3] par Muhammad Azhar Sikandar[4], un jeune partisan de Jinnah, dont le père a été tué par des hindous lors des émeutes de Calcutta. Il est immédiatement attrapé et lynché à mort par la foule.
Le parti politique nationaliste Hindu Mahasabha saisit l’occasion pour lancer des représailles. Son leader Vinayak Damodar Savarkar répandra partout la rumeur que c’est un complot musulman dirigé par Jinnah. L’effet est immédiat, partout dans Delhi des hindous se lancent dans des pogroms antimusulmans. Toutes les tentatives des autorités indiennes et britanniques de s’interposer échoueront. Pourtant, dès cette époque et aujourd’hui encore, beaucoup pensent que l’assassin de Gandhi était en réalité instrumentalisé par l’Hindu Mahasabha, en effet Gandhi était, paraît-il, sur le point d’accepter une partition de l’Inde, ce qui aux yeux des nationalistes faisait sûrement de lui un traître.
Le 12 octobre 1945, Jawaharlal Nehru s’adresse en ces termes à la nation à la radio : « Amis et camarades, la lumière a quitté nos vies, l’obscurité est partout, et je ne sais pas trop quoi vous dire et comment vous le raconter. Notre dirigeant bien aimé, Bapu comme nous l’appelions, le père de la nation, n’est plus. Peut-être ai-je tort de dire cela ; néanmoins, nous ne le verrons plus comme nous l’avons vu toutes ces années, nous ne pourrons plus lui demander conseil ou consolation, et c’est un coup terrible, pas seulement pour moi, mais pour des millions et des millions dans ce pays. Toutefois, je vous demande de garder votre calme, de ne pas céder à la tentation de la violence, comme notre père à tous nous l’a enseigné. »
Dans le chaos ambiant, la police ne peut même pas enquêter sur le crime et son auteur. En quelque jour c’est toute la moitié nord de l’Inde qui s’embrase. La seule accalmie aura lieu lors des funérailles de Gandhi auxquelles assisteront deux millions de personnes.
La guerre civile
Les musulmans répondent à la violence par la violence, ainsi dans toute la moitié nord du pays les hindous et même les sikhs doivent fuir les zones où ils sont en minorité et l’inverse se produit pour les musulmans dans les zones à majorité hindoue. Les convois de réfugiés sont la cible d’embuscades. Dans les villages, meurtres, mutilations et viols se multiplient. Dans les villes, quartiers entiers sont brûlés avec leurs habitants piégés à l’intérieur, même des Britanniques sont lynchés par des nationalistes hindous.
Dans la moitié sud du pays, principalement constitué d’états princiers ou les Britanniques dispose encore d’une certaine autorité et d’une certaine popularité, le calme revient après seulement quelques jours de violence limitée. À l’inverse, dans le Pendjab et le Junâgadh, la situation tourne carrément à l’affrontement militaire entre des unités constituées de musulman ou d’hindous.
Aujourd’hui encore les violences commises sont difficiles à documenter tant le conflit à démarrer de manière soudaine et tant il a été ravageur. De nombreux bâtiments administratifs ayant été détruits, souvent volontairement, beaucoup de documents d’états civils qui auraient permis d’identifier des victimes ou d’attester de la véracité de certains massacres sont donc inaccessibles.
Les points chauds de l’hiver 1946-1947
En plus des difficultés citées plus haut, le conflit à la particularité d’être initialement peu structuré. Il ne commence pas avec des armées qui s’affrontent, mais avec un mélange protéiforme des groupes de civiles en armes, de milices organisés et d’unités régulièrement de l’Armée britannique des Indes aux allégeances diverses.
Le conflit prend un aspect plus structuré militairement en fin d’année 1946, alors que les différents camps commencent à structurer leurs forces. Il reste malgré tout peu documenté et reste difficile à suivre en termes de repères spatiaux et temporels. Non seulement, chaque camp revendique des victoires qui s’avèrent parfois être des défaites, mais dans certains cas ils font référence à des batailles dont il n’y a pas de traces historiques documentées par le camp d’en face, voir pas aucune autre source. Si ajoute une logistique complexe, avec dans certains cas des belligérants dont les lignes de front sont enchevêtrés de manière mouvante avec une logistique aléatoire. C’est aussi dans ce contexte, que l’armée de la République Indienne se révèle. Mieux structurée, bien équipée et massivement encadrée par des volontaires japonais, la fin d’année 1946 est l’occasion pour l’armée de la future République du Bengale de passer à l’offensive et libérer les territoires qu’elle convoite.
[…]
Front de l’ouest
Le front de l’ouest design dans le cadre de la guerre civile indienne les combats qui ont eu lieu dans le nord-ouest du sous-continent indien dans des zones qui correspondent approximativement à l’actuelle frontière entre le Pakistan et l’Inde. Le front de l’ouest, s’il voit principalement des victoires de l’Hindoustan, verra en réalité le front rester relativement stable.
[…]
La bataille de Longewala
La bataille de Longewala est une offensive pakistanaise sur un avant-poste indien dans le désert du Thar dans l’actuel Rajasthan. Il s’agit d’une des batailles les plus mythiques menées par l’armée indienne. Elle voit plus de 2000 combattants pakistanais, appuyés par une quarantaine de blindés et deux batteries d’artillerie, tenter de capturer un avant-poste défendu par 120 soldats indiens du 23ème bataillon du Régiment du Pendjab. Ces derniers, commandés par le major Harshal Shubham Arun[5], ne disposent ni de char ni d’artillerie, seulement des quelques armes antichars et deux mortiers.
Les combats commencent dans la nuit du 4 décembre 1946, après que dans la soirée du 3 au 4 un peloton de reconnaissance indien a détecté, d’abord au bruit puis de visu, l’approche de véhicules pakistanais à plusieurs kilomètres de l’avant-poste de Longewala. Informé par ses éclaireurs revenus à dos de chameaux, le major Arun réclame des renforts en urgence. Sa hiérarchie lui laisse le choix entre tenir la position dans l’attente de renforts avec qui arriveront le lendemain. Un soutien lui est même promis dès l’aube. L’autre option est de battre en retrait à pied et dos de chameau vers Ramgarth. Suite à un vote de ses hommes, Arun annonce à sa hiérarchie que l’avant-poste sera défendu jusqu’à l’arrivée des renforts.
Les Pakistanais lancent leur attaque aux alentours de 0 h 30 avec un barrage d’artillerie qui n’aura d’autres effets que de tuer une partie des chameaux utilisés par les Indiens. Ces derniers retiennent leurs feux et restent parfaitement dissimulés jusqu’à ce que les premiers véhicules pakistanais se trouvent à environ trente mètres de leur position. Les défenseurs tirent alors avec des PIAT et des canons sans recul M18 dont certains sont montés sur des Jeeps. Si l’une des jeeps antichars est détruite avec son équipage, deux M4 Sherman pakistanais sont détruits, gênant l’approche des Pakistanais.
Rapidement, les défenseurs détruisent une douzaine de véhicules. Dans la nuit noire, les fantassins pakistanais, pris de court tentent d’approcher les positions indiennes par eux-mêmes et sont rapidement bloqués par des enchevêtrements de fils de fer barbelés. À l’inverse, les positions des Pakistanais sont partiellement illuminées par la lune et les épaves de leurs véhicules en flamme. La lumière des feux facilite la tâche aux défenseurs indiens pendant que les Pakistanais sont gênés par les inhalations de fumée.
Il faudra deux heures pour que les Pakistanais reçoivent le soutien de sapeurs. Ils reçoivent alors l’ordre d’attaquer à nouveau, dans un mouvement visant à envelopper l’avant-poste, alors que l’aube approche et qu’ils auront potentiellement le soleil dans les yeux. Les Pakistanais tentent alors une manœuvre d’enveloppement, mais plusieurs véhicules s’enlisent dans le terrain difficile sous les feux des deux seuls mortiers à dispositions d’Arun et ses hommes.
Si les Pakistanais parviennent effectivement à encercler l’avant-poste avant le levé des jours, ils sont maintenus à une distance respectable et n’ont infligé que très peu de perte au défenseur indien. Ces derniers, encouragés par la tournure des évènements décident de continuer à défendre Longewala.
Lorsque le soleil se lève, quatre Hawker Tempest et trois Bristol Blenheim surgissent dans le ciel et déversent roquettes et bombes ainsi que des tirs de leurs canons. Les blindés légers et camions pakistanais, faiblement ou pas blindés, n’ont aucune chance. Comme arme antiaérienne, les Pakistanais ne disposent que de quelques mitrailleuses Vikers ou Browning de calibre 12.7mm. Le terrain du désert du Thar ne leur laisse quasiment aucun couvert.
Le 4 décembre 1946, avant midi, en déroute totale, les Pakistanais se retirent. Ils ont perdu plus de 200 soldats et 36 des 40 blindés engagés, dont 22 ont été détruits par l’aviation indienne depuis le lever du soleil. Surtout, les renforts indiens, des chars M3 et M4 du 20th Lancer[6] et un bataillon du Rajputana Rifles approchent de Longewala. Les pilotes indiens continuent de harceler la colonne pakistanaise, y compris sur ses arrières, portant les pertes de véhicules à plus d’une centaine d’engins.
Cette bataille légendaire de l’armée indienne est souvent comparée à la bataille des Thermopyles et a été immortalisée au cinéma en 1971 et 1997 respectivement dans les films « Longwala » et « Border ».
La bataille du saillant de Shakargarh
La bataille du saillant de Shakargarh, est une bataille d’une douzaine de jours qui s’est déroulée dans l’actuel Pendjab pakistanais au sud de la frontière de la future République du Cachemire.
Shakargarh est une bataille de la plus haute importance pour l’Hindoustan qui espère encore que l’État princier du Jammu-et-Cachemire rejoindra sa Fédération. La principale raison affichée par les Pakistanais n’est pas l’éventuelle conquête du Cachemire, mais la volonté d’expulser les hindous d’un territoire se trouvant dans les frontières qu’ils revendiquent pour le Pakistan. Des prétentions qui seront en partie démenties par des fuites de document en 1971.
Le saillant de Shakargarh est considéré comme un cauchemar défensif, présentant peu d’obstacle naturel, mais étant alors le bouclier des principales voies reliant l’Hindoustan au Cachemire. Il était donc crucial pour l’Inde de sécuriser le saillant, car le Pakistan disposait d’une base militaire à proximité, à Sialkot, et aurait donc pu facilement lancer une invasion massive de la région de Shakargarh, coupant ainsi le Jammu-et-Cachemire du reste de l’Inde. L’armée indienne maintenait une base à Pathankot, à 37 km de Shakargarh, et a rapidement mobilisé des forces pour défendre la région.
Constatant que les Pakistanais préparaient une offensive et dans le but de tirer parti de l’effet de surprise, l’armée indienne, bien qu’en infériorité numérique, attaque les positions pakistanaises près de Jarpal, déclenchant ainsi la bataille. Dans la nuit du 3 au 4 décembre, les chars M3 et M4 du Poona Horse commandés par le capitaine R. E. Singh se font ouvrir des couloirs dans les champs de mines Pakistanais par les sapeurs. Les Pakistanais lancent une violente contre-attaque qui freine la progression de la 36ème Division d’Infanterie[7], commandée par le major général Om Bhaskar Bharat[8]. Toutefois les Pakistanais sont rapidement contraints de mobiliser des renforts de leur 8ème Brigade blindée. Alors que seuls deux Sherman du Poon Horse sont encore opérationnels, les Pakistanais ont déjà perdu dix de leurs chars.
Les combats se poursuivent pendant plusieurs jours autour de Jarpal, Basantar, Thakurdwara et Chakra ; et voient les deux camps avancer puis être repoussés. Malgré tout, dans les derniers jours de la bataille les Indiens parviennent à faire reculer les Pakistanais sur l’ensemble du front. Dans les dernières heures de la bataille, les Pakistanais voient le lieutenant-colonel Mumtaz Anit Muzaffar[9] tenter une contre-attaque désespérée en se lançant dans une « charge de cavalerie à l’ancienne » avec ses blindés. Lancée en plein jour, à la vue des positions défensives indiennes bien établies, la tentative se transformée en désastre. Les Indiens poursuivent ensuite leur offensive et se rapprochent dangereusement de la base pakistanaise de Sialkot. En infériorité numérique face à l’armée indienne, les Pakistanais semblent pouvoir éviter un désastre complet grâce à leurs aviateurs, qui leur permettent de se rétablir devant Zafarwal. En difficulté, et s’attendant à une nouvelle offensive massive de l’armée indienne, le lieutenant général Saddam Prashant Zaman[10] sait qu’il ne sera pas en mesure de la contenir, pas plus qu’il ne sera en mesure de lancer de contre-offensive dans la région. Après concertation avec les commandants des autres unités, les lieutenants généraux Muhammad Ali Amin Baber[11] et Zulfiqar Furqan Rahman[12], il ordonne le retrait complet de ses unités et obtient un cessez-le-feu. L’Inde prend le contrôle d’environ 1000 km2 du territoire revendiqué par le Pakistan, ainsi qu’environ 500 villages.
Des documents publiés en 1971 révèleront qu’en réalité, si les Pakistanais comptaient attaquer le saillant de Shakargarh ce n’était pas seulement pour prendre le contrôle d’un territoire qu’ils revendiquaient. Les Pakistanais avaient alors l’ambition de couper les voies de communication entre l’Inde et l’état princier du Jammu-et-Cachemire avant d’envahir ce dernier. L’idée d’envahir le Cachemire fut en réalité enterrée après cette bataille. Il faudra attendre l’invasion du Jammu-et-Cachemire par l’Inde au printemps 1947 pour voir le Pakistan y jouer ses propres cartes et en récupérer une partie du territoire.
Autour de Shakargarh, les mois suivants verront de nombreuses escarmouches. Souvent initiées par les Indiens qui sondent le terrain pour voir s’ils y ont des opportunités de repartir à l’offensive et menacer Silakot. Les Pakistanais considèrent cette défaite comme l’une de leurs plus humiliantes avec la bataille Longewala. Dans cette seule bataille, l’Inde a détruit 46 chars et plus d’une soixantaine d’automitrailleuses pour la perte de seulement 5 chars et une dizaine d’automitrailleuses. Les généraux pakistanais Saddam Prashant Zaman, Muhammad Ali Amin Baber, Zulfiqar Furqan Rahman seront accusés lors d’une commission d’enquête sur la conduite de la guerre de « s’être rendu à l’ennemi sans combattre » ajoutant qu’ils devraient « être jugés pour négligence criminelle et délibérée dans l’exercice de leurs fonctions » et pour mauvaise conduite des opérations, qui « a gravement compromis les opérations offensives de l’armée ». Malgré le désastre militaire que représente la bataille du saillant de Shakargarh pour les Pakistanais, ils récupèreront la totalité de ces territoires après la signature de l’accord de Shimla le 7 décembre 1947.
[…]
Front de l’est
Le front de l’est design dans le cadre de la guerre civile indienne les combats qui ont eu lieu dans le nord-est du sous-continent indien dans des zones qui correspondent approximativement à l’actuelle frontière entre le Bengale et l’Inde. Ce front, où l’initiative des combats est généralement attribuée aux Indiens, verra ces derniers perdre de nombreux territoires face aux Bengalais de la République Indienne Libre. En effet, le recul permet de constater qu’ils se préparaient assidument à passer l’offensive. Surtout, ils étaient très bien entrainés et encadrés par les Japonais qu’ils leur avaient de plus transférés de nombreux surplus. Ce qui est globalement un désastre militaire pour les Indiens sera pourtant médiatisé comme combat héroïque et existentiel, occultant totalement les erreurs militaires et l’incompétence de certains officiers et surtout le fait que les Indiens ont attaqué en premier dans cette campagne de l’hiver 1946-1947.
[…]
La bataille de Baksigani
Bakshiganj est un village de l’actuel district de Jamalpur, situé à l’est du Brahmapoutre et à 140 kilomètres au nord de Dhaka, actuelle capitale de la République indienne du Bengale. Bakshiganj est à l’époque un territoire qui s’est soulevé contre les autorités de l’Inde britannique et se réclame de la République de l’Inde Libre de Subhash Chandra Bose. Toutefois, le village n’est alors pas encore occupé militairement par le Bengale. Au début du mois de juin 1946, la République de l’Inde Libre constate que les troupes du 61ème Régiment du Bengale[13] occupent la zone et établissent des fortifications. Ces dernières sont constituées de bunkers et tranchées autour du village dont le nom est changé en « Kamalpur ». Outre les fortifications, le périmètre du « Camp de Kamalpur » est défendu par des pièges et champs de mines.
La République Indienne Libre mobilise alors 7000 combattants de la Brigade « Tura ». Les premiers combats ont lieu le 12 juin 1946 lors que le 1er Régiment d’Infanterie bengalais repousse une offensive indienne sur le village Sarishabari. En se retirant, les Indiens incendient le village et tuent plusieurs civils.
Le 31 juillet, en pleine nuit, les troupes du 1er Régiment, commandées par le colonel Basanta Adnan Ramprasad[14], attaquent « Kamalpur » par le nord et l’est, mais leur mouvement est vite contrecarré par l’artillerie indienne. L’offensive est rapidement rendue chaotique par des pluies torrentielles qui handicapent les deux camps, mais les troupes du 1er Régiment avancent malgré tout et atteignent le périmètre extérieur du camp indien. Malgré des pertes significatives, les Bengalais parviennent à traverser les champs de mines. Peu avant l’aube, le 1er Régiment perd deux capitaines. Le premier, Bibek Farhan Reza[15], est tué par l’artillerie indienne et trois de ses hommes perdront la vie en tentant de récupérer son corps. Le second, grièvement blessé, est Aniruddha Aurobindo Dipak[16]. Constatant que ses troupes perdent en cohésion, le colonel Ramprasad ordonne la retraite du 1er Régiment à 7 h 30 du matin.
Malgré tout, la Brigade « Tura » va poursuivre pendant plusieurs mois ses opérations de harcèlement contre des Indiens mal ravitaillés et qui ne disposent pas de soutien extérieur. Progressivement, le périmètre « Kamalpur » se retrouve isolé du reste des dispositifs indiens et se retrouve encerclé à partir du mois d’octobre. Encerclés depuis 21 jours, les Indiens entament l’évacuation de leurs positions entre le 14 novembre et le 4 décembre 1946. Si l’armée de Subhash Chandra Bose a perdu près de 200 hommes, les Indiens ont perdu près de 500 hommes dans les combats, mais aussi de maladie et famine. Les Indiens ont été contraints d’abandonner 162 malades et blessés derrière eux ainsi que 220 combattants qui se sont portés volontaires pour tenir la position pendant la retraite. Lorsqu’ils sont cessés, les combats, les derniers défenseurs n’avaient plus que quelques balles et grenades. Le colonel Basanta Adnan Ramprasad saluera personnellement la défense héroïque des derniers défenseurs de « Kamalpur ».
[…]
La bataille de Dhalai
Dhalai est un district situé dans l’actuel état du Tripura au Bengale. En 1946, pendant la guerre civile indienne, il faisait partie des territoires tenus par l’Hindoustan dans l’extrême est dû Bengale, loin derrière « les lignes ennemies ».
La zone est défendue par une unité paramilitaire hindoue appelée le Régiment Nagendra, du nom de son commandant Shankara Yudhisthira Nagendra[17]. Ce dernier, ancien officier de l’Armée britannique des Indes, s’est autoproclamé colonel, mais ne détenait en réalité que le grade de major. Son régiment compte en réalité des effectifs équivalents à ceux d’un bataillon, environ un millier d’hommes.
Le 18 octobre 1946, bien décidée à se « débarrasser de l’occupant fasciste Nagendra[18] », l’armée de la République Indienne Libre passe à l’offensive. Elle est commandée par le lieutenant général Sagat Ansat[19] et est menée par trois bataillons de la 7ème Brigade de Montagne, récemment formés, et appuyés par le 7ème Régiment d’infanterie ainsi que plusieurs pièces d’artillerie.
Malgré une infériorité flagrante en termes d’effectifs (1 contre 4) et d’équipements, les hommes de Nagendra parviennent initialement à repousser l’assaut des Bengalais. Ces derniers n’engagent au début qu’une fraction de leurs forces, pensant pouvoir facilement capturer le village. Les assauts suivants verront Sagat Ansat engager la majorité de ses effectifs et utiliser son artillerie ce qui n’empêchera pas ses troupes relativement inexpérimentées de subir des pertes relativement élevées. Toutefois, le Régiment Nagendra, combattant jusque derniers hommes sera anéanti dans le combat.
Dhalai est finalement capturé par la 7ème Brigade de Montagne le 3 novembre 1946. Les défenseurs hindous ne comptent que 170 survivants, presque tous malades ou blessés, soit un taux de perte de près de 90 %. Shankara Yudhisthira Nagendra, tué dans les combats, sera nommé colonel de l’Armée de la Fédération indienne à titre posthume le 29 novembre 1951. Un élément confirmant l’inexpérience des troupes bengalaises est le fait qu’elle aura deux lieutenants colonels, Junaid Faysal Samir et Jyoti Shashi Akram[20], blessés au combat dans un siège qui n’a pourtant duré que six jours.
[…]
La bataille Garibpur
La bataille pour le contrôle du village de Garibpur, dans l’actuelle division de Kulna de la République Indienne du Bengale, a eu lieu du 20 au 21 novembre 1946.
L’Hindoustan engage l’escadron C du 45ème Régiment de cavalerie (blindé) et le 14ème, 16ème, 21ème et 22ème Bataillon du Régiment du Pendjab pour un effectif total estimé de 2700 à 3600 combattants. La République Indienne engage quant à elle environ 1200 hommes de la 8ème Brigade d’infanterie et du 3ème escadron blindé.
Le 20 novembre, des troupes de l’Hindoustan du 14ème Régiment du Pendjab capturent le village et ses alentours sans combat, car il n’est pas occupé les troupes bengalaises. Malgré ce succès facile, une patrouille de routine d’éléments de la 8ème Brigade d’infanterie bengalaise est accrochée par des éléments indiens à Chaugacha. Faisant plusieurs prisonniers qui seront interrogés, les Bengalais apprennent l’offensive indienne sur Garibpur, mais aussi le fait qu’elle n’est menée que par un seul bataillon en sous-effectif. Quelques heures plus tard, l’occupation de Garibpur par le 14ème Régiment du Pendjab est confirmée. Le lieutenant général Khalid Ram Kali[21], commandant de la 8ème Brigade d’infanterie, commence immédiatement à préparer une contre-attaque.
Le capitaine Yusuf Abhijeet Indrajit[22] mène les chars du 3ème Escadron blindé, appuyé par quatre compagnies de la 8ème Brigade, dans en reconnaissance des positions ennemies aux alentours de minuit. Environ deux heures plus tard, il signale par radio que des renforts indiens sont en route pour Garibpur. Les fantassins bengalais installent des positions défensives avec des canons sans recul Type 5 d’origine japonaise[23] et des mitrailleuses, alors qu’Indrajit ordonne à son escadron d’avancer en formation en fer à cheval pour tendre une embuscade à la colonne indienne.
Dans les premières heures du 21 novembre, l’escadron C du 45ème Régiment de cavalerie et les véhicules des 16ème et 21ème Bataillons du Régiment du Pendjab tombent dans l’embuscade préparée par Indrajit. Dès les premières minutes, le Major Ninad[24] qui commande l’escadron C est tué et c’est son second, le capitaine P.R Karthikeyan[25], qui assume le commandement. Grâce au brouillard et à l’obscurité, les 14 Type 95 Ha-Go et 4 Types 2 Ke-To du 3ème Escadron dominent les 14 M24 Chaffee commandés par Karthikeyan. Ce dernier voit neuf de ses M24 être détruits en infligeant seulement deux pertes à l’escadron d’Indrajit. Lorsque ce dernier ordonne à ses chars de reculer, il est pris en chasse par l’infanterie indienne qui est elle-même arrêtée par les fantassins de la 8ème Brigade placés en embuscade.
Lorsque le soleil se lève les Indiens on près de 300 tués et blessés alors que les bengalais ne déplore que 42 morts et 82 blessés. Malgré l’intervention de sept Hawker Tempest rapidement contrecarrés par des Ki-43 bengalais, les Indiens constatent que le 14ème Régiment est sur le point d’être encerclé à Garibpur et, à 15 heures, ils ordonnent une retraite qui sera effectuée sans combat durant la nuit.
[…]
Les batailles de Bogra
Les batailles de Bogra désignent une série de bataille qui a eu lieu lors de l’offensive de la République Indienne Libre qui s’est déroulée en deux phases, en novembre et décembre 1946, dans l’actuelle région (division) de Rajshahi.
L’objectif des troupes bengalaises était de capturer les fortifications indiennes autour de Morapara et Hilli, pour s’ouvrir la voie de la ville de Bogra.
La République Indienne Libre (Bengale) engage le 1er Régiment d’Infanterie et la 22ème Brigade d’Infanterie de Montagne, comptant trois bataillons d’infanterie, quatre batteries d’artillerie et un escadron de chars (Type 95 Ha-Go). Les positions de l’Hindoustan sont tenues par la 20ème Brigade d’Infanterie[26] comptant trois bataillons d’infanterie, un escadron de chars (M3, M4 et M24) et deux batteries d’artillerie.
Les défenses indiennes, composées de tranchées bien creusées, de bunkers, de wagons de chemin de fer réaménagés en position de tir, de mines, de pièges et de barbelés, avaient été mises en place pour assurer la défense complète de Hilli et couvraient toutes les approches du village. Au nord de Hilli se trouve une petite localité, Morapara. Des rizières humides et détrempées, des marais et de la boue entouraient Hilli de tous côtés, sauf à Morapara, où ils étaient plus rares. Par conséquent, Morapara était l’angle le mieux défendu de tout le complexe et, en même temps, le seul d’où l’on pouvait attaquer.
L’heure H était fixée à minuit, dans la nuit du 22 et le 23 novembre. Douze heures avant l’attaque, les canons d’artillerie de la 22ème Brigade de Montagne ont commencé un barrage massif qui n’a pris fin que quelques instants avant le début de l’offensive terrestre. Le 8ème Bataillon a attaqué depuis le nord et l’ouest, engageant deux compagnies dans chacune de ces deux directions. À 1 heure du matin, deux hameaux au nord de Morapara avaient été sécurisés et les unités impliquées commencèrent à fournir un tir de couverture aux troupes attaquant les défenses de Morapara, une compagnie étant maintenue en réserve. Pendant l’attaque, le bataillon reçoit le soutien de quatre chars Type 95 Ha-Go du 36ème Escadron Blindé.
La compagnie d’infanterie attaquant Mopara par l’ouest perd son commandant, le major Sohail Partha Rameshwar[27], dès les premières secondes de l’engagement par un tir de mitrailleuse. Cette même compagnie perd au total quatre de ses officiers avant même t’atteindre les tranchées des défenseurs indiens. La compagnie d’infanterie attaquant depuis le nord, perd également son commandant, le major Mani Anbu Abhinav[28], dans les premières minutes des combats. La compagnie tenue en réserve est alors envoyée à l’assaut de Basudeopur, un fort adjacent à Marapara, qui est rapidement submergé.
Malgré de lourdes pertes et la mort de la plupart de ses officiers, l’assaut du 8ème Bataillon est relativement couronné de succès et les défenseurs indiens sont repoussés d’une large partie de Morapara, à l’exception de l’extrémité est.
Les quatre chars Ha-Go qui avaient été affectés à l’appui-feu de l’attaque n’ont pas pu être utilisés par l’infanterie, car ils s’étaient enlisés dans les marais qui entouraient l’objectif.
Dans la nuit du 23 au 24 novembre, les deux camps mènent des patrouilles en force, et les forces indiennes tentent une contre-attaque. Au cours de la nuit, les Bengalais ont finalement reçu le renfort d’une seconde section de quatre chars légers Ha-Go, qui ont aidé à repousser la contre-attaque indienne. Soutenu par huit chars, le sous-lieutenant K.S.R. Harish[29] mène une colonne d’infanterie et de blindés à l’est de Morapara, avant l’aube du 24 novembre, et sécurise le hameau mettant fin à la bataille.
La 22ème Brigade de Montagne ne parvient à atteindre son objectif, la prise de Hilli, que le 11 décembre, et ce uniquement grâce au succès de la 34ème Brigade, venue en renfort, qui réussit à percer les défenses indiennes dans d’autres zones et à harceler les lignes de ravitaillement indiennes vers Hilli. Jusque-là, les unités de la 22ème Brigade avaient continué à engager régulièrement le combat avec les Indiens afin de les distraire et de les occuper. Les défenseurs de Hilli tentent quelques contre-attaques entre le 24 novembre et le 11 décembre 1946, mais elles sont repoussées par le 2ème Bataillon de la 22ème Brigade, venu en renfort du 8ème Bataillon, dont les effectifs ont souffert d’une lourde attrition.
Pendant toute la journée du 10 décembre et toute la nuit suivante, les pelotons de mortiers, les canons sans recul et les pelotons de mitrailleuses lourdes survivantes du 8ème Bataillon attaquent sans relâche les positions indiennes à Hilli. Le 11 décembre 1946, les Bengalais occupent Hilli qui a été abandonné par les défenseurs indiens. Ces derniers ont en réalité passé les derniers jours de la bataille de Hilli à évacuer Bogra qui est prise sans combat.
Sur les près de 5000 hommes engagés, l’armée de la République Indienne Libre à eu 216 tués dont 20 officiers. Du côté des défenseurs Hindoustanis, plus d’une centaine de combattants ont été tués pour autant de blessés et 23 prisonniers.
[…]
Le siège de Sylhet

La ville de Sylhet, situé sur les berges de la Surma se trouve dans le nord-est de l’actuelle République indienne du Bengale, dans l’actuelle division de Sylhet. Au pied de l’Himalaya, cette zone était restée aux mains de l’Hindoustan avant que la guerre civile n’éclate. La ville elle-même a ensuite fait partie de celles, nombreuses, qui se sont soulevées contre le pouvoir britannique et fait allégeance à la République indienne Libre de Subhas Chandra Bose. Toutefois, les troupes de la 8ème Division d’Infanterie, fidèles à Delhi, attaquent et occupent Sylhet et ses alentours à partir du printemps 1946. Les Indiens, contre qui la population prend les armes, lancent des opérations de contre-insurrection d’une grande violence entre mars et mai 1946 pour pacifier la région, profitant de la frilosité de l’armée bengalaise encore en pleine construction. Si, dans un bain de sang, les Indiens parviennent pacifier Sylhet même, ils échouent à pacifier les districts alentours, notamment à Moulvibazar, Sunamganj et Shamshernagar ou les insurgés et les paramilitaires de la Grāma Pratirakṣā Bāhinī[30] sont très actifs.

Au cours de l’offensive de la mousson (juin à octobre), les troupes bengalaises, sous le commandement du major Amarjeet Firoz Aqeel[31], ont réussi à reprendre la ville de Sylhet en août, mais cette victoire a été de courte durée, car les troupes indiennes de la 131ème Brigade d’infanterie[32], sous le commandement du brigadier général Raju Suresh Sukhwinder[33], ont repris Sylhet au début du mois de septembre. Le major Aqeel se retire dans le district d’East Jaintia Hills. Ce sont alors pas moins de 5000 soldats de la 131ème Brigade qui occupent le périmètre autour de Sylhet et un effectif estimé à 14 000 hommes de la 8ème Division qui occupent la région.
Depuis juillet 1946, une 44ème Division d’infanterie ad hoc est organisée[34], équipée et entrainée à Jalalabad par les Bengalais sous le commandement du général Ramprasad Tushar[35]. Elle commence à opérer aux côtés des GPB dès le mois d’octobre. En novembre, les combats entre les Bangladais et les Indiens demeurent indécis, les forces bangladaises restant redoutables à la périphérie de la ville, en particulier à Moulvibazar, Sunamganj et Habiganj. Au total, dans cette offensive, les bengalais engagent pas moins 7000 soldats réguliers, 8000 paramilitaires et insurgés et une quinzaine de pièces d’artillerie.
Le 21 novembre 1946, le 1er et le 9ème Régiment de choc bengalais[36] (qui comptent en réalité de très nombreux vétérans japonais dans leurs rangs) traversent la Surma et chargent les positions indiennes près de Sunamganj. Après de durs combats, les troupes de choc capturent Atgram et mettent la main sur d’importantes quantités d’armes et munitions. Les troupes du 1er et le 9ème Régiment de choc ne s’attardent pas et laissent les GPB occuper le terrain afin de se porter immédiatement à l’attaque de Zakigan sur les berges de la Kushiyara. À nouveau les combats sont très durs, mais leur issue est à nouveau défavorable aux Indiens. Ces derniers, en difficultés et désorganisés, évacuent Sunamganj qui est occupé par des troupes de la 44ème Division d’infanterie bengalaise.

Le 4 décembre 1946, la 14ème Brigade la 44ème Division, appuyé par le 1er et le 9ème Régiment de choc attaquent Kulaura et Gazipur qui tombent le lendemain. En ce même 5 décembre, d’autres unités de la 44ème Division attaquent Chhatarpur qui est capturé le lendemain. C’est ensuite Moulvibazar et le pont sur la rivière Manu qui sont capturés le 9 décembre après, là aussi, deux jours de combat.
En parallèle du grignotage de leurs positions autour de Sylhet, les troupes indiennes sont harcelées et subissent des infiltrations qui les déstabilisent et les démoralisent. Ainsi, le 8 décembre à 4 heures du matin, c’est Sylhet même qui est attaquée après une infiltration audacieuse des 75 soldats prélevés sur les 1er et 9ème Régiments et accompagnés par environs 300 insurgés et paramilitaires de la GPB. Les combats très rapprochés qui s’en suivent ont alors la particularité de déjouer l’un des principaux avantages des défenseurs indiens : leurs sections de mitrailleuses. Lourdes et encombrantes, elles sont alors beaucoup moins utiles qu’elles ne l’auraient été face à un assaut frontal.
Le 9 décembre, les troupes bengalaises libèrent le district de Companiganj et déciment une patrouille indienne prise en embuscade à Khadim Nagar.
Le 10 décembre, les troupes bengalaises à Sylhet se voient larguer des munitions par six avions qui s’avèrent être des G6M1-L2 japonais volant sous couleurs bengalaises. Malgré le tir nourri des Indiens, les Bengalais parviennent à récupérer une portion non négligeable des munitions et vivres qui ont été largués. Pendant la journée, les Indiens occupant Sylhet sont aussi attaqués par quatorze Ki-32. Sukhwinder ordonne un usage massif de ses quelques pièces d’artillerie, mortiers et mitrailleuses encore à sa disposition dans l’espoir de déloger les troupes bengalaises. Les combats se poursuivent le lendemain sans que les indiens ne parviennent pas à repousser les Bengalais qui reçoivent des renforts terrestres et un nouveau largage de vivre et munitions. Le dernier bataillon indien défendant Sylhet est alors complètement encerclé, car si les Bengalais n’ont que partiellement infiltré le périmètre de Sylhet, toutes les positions défensives et voies de communication dans le district et les districts environnants sont maintenant aux mains des Bengalais.
Le 15 décembre 1946, le brigadier général Raju Suresh Sukhwinder fait connaitre aux assaillants son intention de cesser les combats. C’est chose faite le lendemain lorsque le général Ramprasad Tushar reçoit la reddition des troupes indiennes. Au total, l’offensive bengalaise sur Sylhet a permis aux Bengalais de capturer pas moins de 71 officiers, 192 sous-officiers et plus de 4500 soldats indiens. La 8ème Division indienne est décimée, car, en plus des près de 5000 hommes capturés, certaines sources estiment qu’elle a eu plus de 6000 tués et blessés entre mai et décembre 1946. Les débris de 8ème Division s’éparpillent alors vers le nord pour tenter de gagner le Bhoutan à 200 kilomètres de là. Si quelques-uns y parviennent, le sort de la plupart d’entre eux reste inconnu. En effet, l’historiographie de la guerre civile indienne souffre d’un manque de source documentaire, d’état civil notamment. Aussi, de nombreuses unités régulières ou ad hoc n’ont pas tenu de registres détaillés durant cette période.
La bataille de Shiromoni
La bataille de Shiromoni est l’une des dernières batailles d’ampleur de la séquence hivernale 1946-1947. C’est en effet alors que cette bataille approche de sa conclusion que l’armée de l’Hindoustan entame son retrait progressif du Bengale.
Durant le mois de mars 1946, des troupes de l’Hindoustan ont progressivement sécurisé plusieurs villes et villages de l’actuelle division de Kulna de la République Indienne du Bengale. C’est notamment le cas des environs de Jessore et Satkhira, malgré une forte opposition de la population en arme. À Jessore, les troupes indiennes s’étaient emparées dès le début de la Guerre civile de l’ancien cantonnement de l’Armée britannique des Indes qui fut construit durant la Seconde Guerre mondiale après l’invasion de la Birmanie par l’Empire du Japon. Jessore étant une enclave militaire de qualité et d’importance stratégique, Subhas Chandra Bose fait pression, dès avril 1946, sur son ministre de la guerre, Jaganath Rao Bhonsle, et son chef d’état-major, Shah Nawaz Khan, pour que l’Armée Indienne Libre s’empare de la place forte.
Le 6 décembre 1946, les troupes bengalaises entament leur mouvement vers Jessore. L’offensive est commandée par le général Kamal Rasel Aurobindo[37] et repose sur la 17ème Brigade d’Infanterie, la 11ème Brigade de Cavalerie (blindée) et le 15ème Escadron Blindé. Les troupes régulières sont appuyées par 5000 à 10 000 irréguliers de la Grāma Pratirakṣā Bāhinī et miliciens divers. Dès le lendemain, les Indiens, inquiets d’être pris en tenaille par potentiellement 20 000 à 30 000 hommes, quittent Jessore avec la totalité de leurs chars et véhicules et font route au sud-est vers Shiromoni à 45 kilomètres de là.
Quitter un cantonnement tel que Jessore pour Shiromoni pourrait paraitre étrange, mais à pourtant plusieurs explications. Shiromoni est une zone qui a largement été utilisée pour l’entrainement de l’Armée britannique des Indes et est donc bien connu de plusieurs officiers. Elle abrite aussi des installations industrielles près de la rivière Bhairab offrant de très bonnes positions défensives. Les troupes indiennes se retranchent du 7 au 12 décembre 1946 et sont commandées par le général Mohammad Usman. Ce dernier dispose 32 chars du 1er Escadron de la 5ème Brigade de Cavalerie et environ 5000 hommes de la 50ème Brigade Parachutiste. Usman persuadé de pouvoir affronter l’ennemi sur un terrain plus favorable comment en fait une erreur stratégique.
Le 11 décembre 1946, les troupes bengalaises commencent à se positionner à Fultola, près de Shiromoni et se préparent à attaquer les Indiens. Dans la foulée, d’autres troupes ainsi que des chars atteignent Benapole, Gollamri ainsi que le chantier naval de Kulna au sud de Shiromoni. Dans le même temps, les irréguliers Bengalais se sont assuré du contrôle de Khulna, Jessore, Faridpur et Kushtia. En se portant sur Shiromoni, les Indiens se sont mis en position d’être encerclés.
Le début de la bataille de Shiromoni est daté du 13 décembre 1943, l’embuscade de Badamtola. Ce jour-là, les troupes bengalaises « arrosent » Shiromoni d’un tir nourri de mitrailleuse suivie de bombardement mené par des Ki-32 qui volent sans opposition. Les Indiens répliquent par un tir nourri, notamment avec leurs chars, consommant une part non négligeable de leurs munitions et subissant des pertes non négligeables. Le lendemain, le lever du jour est accompagné par l’absence d’action militaire des Indiens, laissant penser au général Aurobindo que ses adversaires ont trouvé un moyen d’évacuer Shiromoni pendant la nuit. Pensant que les Indiens ont fui au sud vers Kulna, Aurobindo ordonne à une colonne motorisée, commandée par les majors Saiful et Goutam[38], de se rendre vers Kulna. Sur le chemin de Khulna, après avoir traversé Shiromoni et s’être approchés de Badamtola, les Bengalis sont pris en embuscade par les troupes indiennes. Sur les 28 véhicules engagés, 26 sont détruits par les Hindoustanis. Le major Saiful est tué dans l’embuscade, mais le major Goutam parvient à s’enfuir vers Fultola. Environ 250 à 300 soldats bengalais sont tués ou blessés dans l’embuscade.
[…]
Le 16 décembre 1946, le général Satyawant Mallanna Shrinagesh, de facto Chef d’État-major de l’armée amorce le retrait des troupes indiennes du Bengale. Une décision symptomatique de la perte d’influence de l’Hindu Mahasabha de Vinayak Damodar Savarkar dans la politique d’un Hindoustan dont la gouvernance est alors compliquée à déchiffrer puisque Jawaharlal Nehru, bien que Premier ministre par intérim, était jusque-là en grande partie invisibilité par la rhétorique nationaliste et violente de Savarkar qui trouvait alors un fort éco dans une population hindoue en colère.
[…]
En raison des positions défensives solides de l’armée indienne, les combats, ponctués de brefs cessez-le-feu, se sont poursuivis pendant plusieurs jours jusqu’au 17 décembre, malgré les ordres émis par le général Shrinagesh. Le général Mohammad Usman fait alors savoir au général Aurobindo que ses troupes ne cesseraient le combat qu’en échange d’un sauf-conduit vers le territoire indien.
[…]
Pour la journée du 17 décembre à 3 heures du matin, les Bengalais déplorent déjà 38 soldats tués et 150 blessés dans le siège de Shiromoni.
En raison des pertes humaines continues, le major Goutam décide de se rendre au cantonnement de Jessore afin de réévaluer ses plans. Après une réunion de dix minutes, il est décidé que le major Goutam va prendre le commandement des forces à Shiromoni et Fultola. Dès sa prise de fonctions, Goutam envoie un message au commandant des GPB du secteur, le major Parvez Akram Shantanu[39], dont les forces étaient toujours stationnées au sud de Shiromoni. À la réception du message du major Goutam, le major Shantanu, avec l’aide de combattants de Satkhira et des environs, commence à attaquer les positions défensives indiennes au sud de Shiromoni. À ce moment-là, au nord, le major Goutam regagne Shiromoni et établit de nouvelles tactiques pour la conquête de la ville. Il décide de ne plus attendre un hypothétique soutien aérien à l’aube. Au lieu de cela, il souhaite lancer un assaut frontal. Tout d’abord, il envoie les combattants du GBP stationnés sur la deuxième ligne de défense à l’est de Shiromoni en première ligne et y envoie une partie de ses propres soldats. Deux commandos sur l’ouest et trois commandos tenus en réserve sont placés en première ligne, tandis que les autres soldats ont été envoyés sur les arrières. Goutam ordonne ensuite à deux chars de se diriger vers Shiromoni en empruntant la route principale et ordonne à six autres d’attaquer les places fortes indiennes depuis l’est. Derrière chacun de ses chars se trouvent des troupes de la GBP.
Avec au moins 25 chars indiens face à eux, le major Goutam et ses commandos commencent à avancer vers l’ennemi sous le feu nourri des chars et de centaines de mortiers et mitrailleuses. Ils franchissent les lignes indiennes et commencent à détruire chars et canons. Les Bengalais commencent alors à lancer des grenades à l’intérieur des chars indiens dont les trappes sont ouvertes. Ces destructions contribuent à faire baisser le moral des soldats indiens et beaucoup d’entre eux commencent à abandonner leurs chars et à déserter leurs positions.
De leur côté, les forces bengalaises sur les arrières ne savent toujours pas si le major Goutam est encore en vie ou non. Finalement, au milieu de ce flottement, un message provenant de la ligne de front informe les soldats bengalais que le major Goutam est toujours en vie et que les Indiens battent lentement en retraite. À six heures, alors que le soleil est déjà levé, comme prévu, des Ki-32 arrivent enfin pour porter le coup de grâce aux défenseurs indiens. Avec 157 de ses hommes tués, le général Mohammad Usman accepte de se rendre au major Goutam.
En ce 17 décembre à 13 h 30, après plusieurs heures de cessez-le-feu, le général Mohammad Usman offre la reddition des 3700 hommes du 1er Escadron de la 5ème Brigade de Cavalerie et de la 50ème Brigade Parachutiste sur le parvis de la Khulna Circuit House. À 13 h 55, le général Kamal Rasel Aurobindo arrive sur place et offre un sauf-conduit aux troupes d’Usman, saluant un combat héroïque. Les soldats indiens sont alors désarmés et escortés jusqu’à Bangaon. Les Bengalais récupèrent les 26 chars survivants du 1er Escadron et des centaines d’armes lourdes (mortiers, mitrailleuses, canons antichars et d’artillerie).
Malgré une supériorité numérique écrasante et l’avantage d’un encerclement, la victoire de l’Armée Indienne Libre est couteuse. En effet, si on fait fi des prisonniers, les Bengalais ont en réalité subi des pertes deux fois plus lourdes que les assiégés indiens. En quatre jours de combat, le général Usman a perdu 175 hommes et 6 chars. Du côté bengalais, Aurobindo déplore 331 tués et autant de blessés ainsi que la perte de 26 chars et blindés et 43 camions.
[…]
Dès lors, les troupes indiennes présentes sur le territoire de la future République Indienne du Bengale ne feront que refluer vers l’ouest face à une Armée Indienne Libre de plus en plus efficace et une population en arme qui, depuis le Grand Massacre de Calcutta, a subi de terribles violences de la part des troupes hindoues. Le prétexte d’une lutte contre une population bengalaise en insurrection verra ces mêmes troupes perpétrer de nombreux massacres. Ces massacres, perpétrés dans des zones principalement peuplées par l’ethnie bengalie majoritaire et essentiellement musulmane, verront l’historiographie bengalaise imposer la notion de « Génocide Bengali » et de « Génocide du Bengale ».
Cartes des batailles clefs de l’hiver 1946-1947

Le rôle de la République Indienne Libre
La guerre entre hindous et musulmans a permis d’entériner l’indépendance officielle de la République Indienne Libre. En effet, bien que le territoire compte une très grande majorité de musulmans, la forte militarisation du pays, notamment avec l’aide japonaise, permet le maintien de l’ordre. Le fait que le gouvernement soit composé d’hindous, de musulmans, de bouddhistes et se soit déclaré laïque et garant de la liberté de culte y est pour beaucoup. Aussi, dans le contexte particulier de la volonté d’accession à l’indépendance des Indes, la République Indienne Libre est déjà indépendante de facto. Ainsi, non seulement la population à globalement su garer son sang froid, mais dans les rares incidents qui se sont produits au Bengale l’Armée et la police ont su se montrer non partisanes ce qui a contribué à mettre fin très rapidement aux rares violences.
Cette situation a permis de légitimer et renforcer le pouvoir de Bose et d’en faire un interlocuteur incontournable pour les Britanniques puisque son influence s’étend progressivement jusqu’aux abords de Calcutta.
Le Plan Mountbatten
Face à un tel déferlement de violence, les troupes britanniques ne parviennent qu’à conserver le contrôle du sud du pays, ainsi que les deux grandes villes que sont Bombay et Calcutta, ou un certain calme règne. Il faut comprendre que les États Princiers du Sud sont plus proches politiquement du Royaume-Uni que ne le sont les régions du Nord ou le Congrès National Indien était opposé au soutien de l’effort du Commonwealth se laisse moins emporté par les sentiments nationalistes.
C’est dans ce contexte qu’en janvier 1946 Lord Mountbatten remplace Archibald Wavell au poste de Vice-roi des Indes. Il a initialement pour mission de négocier l’indépendance d’une Inde Unie, alliée au Royaume-Uni et anticommuniste. Il aura fallu que les travaillistes du Vice-premier ministre Clement Attlee pèsent de tout leur poids pour que Winston Churchill accepte de remplacer Wavell par Mountbatten jugé plus fin négociateur et diplomate.
Après quelques semaines et alors que le gouvernement britannique comprend la complexité et la difficulté de la situation, ses ordres deviendront « faire au mieux pour mettre fin au conflit » et surtout garder des alliés dans le sous-continent indien. Churchill souhaite alors que les États Princiers du Sud forment une fédération alliée au Royaume-Uni.
Mountbatten ne dispose à ce moment que de la 3ème Division d’infanterie indienne, la 9ème Division aéroportée indienne et des 11ème, 70ème, 81ème et 82ème Divisions d’infanterie. Il débute une « tournée diplomatique » accompagnée de V.P. Menon[40] et Vallabhbhai Patel[41] et se réunit le 27 janvier 1946 à Trivandrum[42] avec les Princes des états du sud encore sous contrôle britannique pour connaître leurs positions. Les princes de Mysore, Hyderabad, de la Présidence de Madras, du Travancore, du Deccan et du Kolhapur sont prêts à chercher un accord pour éviter les mêmes violences que dans le nord à condition que leurs fortunes princières soient préservées. En effet, dans le nord de l’Inde, au milieu de la spirale de violence, plusieurs princes ont été tués ou ont vu leurs possessions pillées ou ravagées, la plus célèbre victime étant Pratap Singh Rao Gaekwad, Maharaja de Baroda dans le Gujarat. Mountbatten ne s’oppose pas aux demandes des princes et les négociations concernant la création d’un ou plusieurs états commencent. Exaspérés par les violences, Churchill et Mountbatten abandonnent toutes illusions de voir naitre une Inde unie et choisissent d’accélérer le processus d’indépendance, quoiqu’il en coûte.
Le 5 février 1946, Mountbatten rencontre Subhash Chandra Bose à Colombo au Ceylan[43] pour connaître les exigences de la République Indienne Libre. Les exigences de Bose sont simples, la reconnaissance de l’indépendance du pays et son contrôle sur l’Assam, le Bengale et les états environnants, l’établissement de relations diplomatiques et commerciales et le tracé de frontières équitables. Dans le même laps de temps, le petit Royaume du Sikkim enclavé entre le Bhoutan, le Népal et le Bengale déclare son indépendance dans l’indifférence quasi générale. Ni Bose ni Mountbatten ne s’y oppose.
C’est ensuite Mohammed Ali Jinnah qui se rend à Hyderabad pour rencontrer Mountbatten, Menon et Patel. Ce dernier exige la création du Pakistan (qui existe de facto). Reste encore à établir ses frontières.
Le problème vient des zones sous contrôle hindou. Officiellement, Jawaharlal Nehru en est le représentant, mais dans la pratique c’est pour le moment les nationalistes de l’Hindu Mahasabha qui sont le plus écoutés par les populations locales.
Contraints d’attendre que la situation politique s’éclaircisse dans ce qui est alors appelé l’Hindoustan[44], Mountbatten et ses autres interlocuteurs commencent de longues négociations.
[…]
Fin progressive du conflit et conséquences immédiates
Le 15 août 1947, la première version du Plan Mountbatten est présentée aux belligérants. Dans le sud, les Princes renoncent à leurs trônes, mais conservent leurs fortunes et biens, ils demeurent libres de faire de la politique s’ils le souhaitent. Deux pays sont constitués et leur frontière commune est déjà tracée, initialement les princes envisageaient la création d’un seul pays, la Ligue de Travancore étant l’un des noms envisagés, mais suite à des divergences c’est finalement deux pays qui voient le jour.
Ces deux futurs pays sont la République Dravidienne (couramment appelé Dravidistan) représentée par le Dravidar Kazhagam[45] de Periyar E. V. Ramasamy et la Fédération des États princiers de l’Inde[46], composé des anciens états princiers du sud. La Fédération princière est temporairement représentée par son souverain le plus puissant, le Nizam d’Hyberabad Asaf Jâh VII qui convoque une assemblée constituante (essentiellement composé de Princes) dirigée par V.P. Menon afin de rédiger une constitution. De son côté le Dravidistan entame lui aussi la rédaction d’une constitution, mais sans la confier à une assemblée constituante. Dans les deux cas, la protection des groupes religieux est garantie, au moins officiellement. Reste à négocier le tracé de la frontière nord avec l’Hindoustan.
Le Dravidistan, la Fédération princière et le Royaume-Uni reconnaissent l’indépendance de la République Indienne Libre. Cette dernière reconnaît en retour les gouvernements du Dravidistan et de la Fédération princière. Le Pakistan reconnaît aussi ces trois pays.
Le plan Mountbatten et le traité de Srinagar mettent l’Hindoustan au pied du mur. D’autant que l’engouement pour l’Hindu Mahasabha de Vinayak Damodar Savarkar s’est essoufflé. Nehru a su reprendre la main sur la politique hindoue en jouant lui aussi la carte du nationalisme, mais de manière modérée ce qui s’est avéré très efficace face à la lassitude de la population, qui fait face à la famine et en plus des pertes humaines dues au conflit. Après la vaine tentative de création d’un état tampon au Bengale, Nehru accepte même de faire une croix sur cette région qui tombe, en grande partie, dans le giron de la République Indienne Libre.
La mise en échec de l’offensive hindoue face au Pakistan à Gujranwala[47] le 24 septembre 1947 combiné à une cuisante défaite face à la République indienne Libre lors de la Bataille de Chandernagor le 27 octobre suivant fini de réduire les soutiens de l’Hindu Mahasabha. Nehru ayant à nouveau les mains libres revient à la table des négociations le 1er novembre. Après de longues négociations menées par Vallabhbhai Patel, l’Hindoustan signe les accords du Plan Mountbatten, à Shimla[48], le 7 décembre, après d’âpres négociations sur le tracé des frontières. Outre le tracé des frontières, le traité organise, sous la supervision du maréchal britannique Claude Auchinleck, le transfert des troupes des belligérants, le rapatriement des troupes britanniques et le partage du matériel de la British Indian Army, de la Royal Indian Air Force et le Royal Indian Navy entre les pays successeurs du Raj britanniques.

C’est l’avocat londonien Cyril Radcliffe qui par sa méconnaissance des affaires indiennes fut chargé de trancher les litiges de manière impartiale. Le tracé définitif des frontières n’est révélé au public que le 3 janvier 1948, deux jours après l’entrée en vigueur du traité, pour permettre aux troupes des différents belligérants de se positionner sur leurs nouvelles frontières.

Bien que tracé de manière aussi impartiale que possible, les différentes frontières sont le théâtre de nombreux accrochage chaque année, principalement entre le Pakistan et l’Hindoustan, devenu la République fédérale indienne et généralement appelé Inde.
Ce qui était autrefois une composante importante de l’Empire britannique se retrouve alors divisé en huit pays : la Fédération des États princiers de l’Inde, la République Dravidienne, la République indienne du Bengale (nouveau nom de la République Indienne Libre), la République fédérale indienne, la République islamique du Pakistan, la République du Cachemire et le Royaume du Sikkim.
Victimes et conséquences
Bien que difficiles à établir par manque de documents d’états civils ou témoignages fiables, les conséquences de la Guerre civile indienne n’en sont pas moins terribles. Le nombre de victimes officielles données ici est généralement considéré comme étant une estimation basse :
- 10 121 morts et 22 989 blessés parmi les soldats hindous.
- 14 977 morts et 36 712 blessés parmi les soldats musulmans.
- 99 072 disparus ou morts non confirmés tous camps confondus.
- Environ 400 000 civils sont morts lors des trois premiers mois de conflit.
- 3 803 968 morts dues à la famine tous camps confondus.
- Plus de 6 millions de morts parmis les civils, les populations insurgées et les paramilitaires.
Comme l’explique Amartya Sen, la terrible famine qui a ravagé la moitié nord du sous-continent indien n’est pas causée par une forte inflation du prix du riz comme en 1943[49]. Mais par la destruction des voies de communication, la priorité des combattants sur les civiles pour l’attribution des rations et le fait qu’à ce moment précis du conflit 35 % du riz consommé dans l’ancien Raj provient du Bengale et de la Birmanie et n’atteint donc pas les populations civiles prisent en tenaille sur les lignes de front.
Entre 1945 et 1948, pas moins de 50 millions de personnes vont fuir d’un territoire à l’autre.
Conséquence à moyen et long terme
Les tensions communautaires entre hindous et musulmans se poursuivent encore aujourd’hui, tout comme les incidents de frontière entre le Pakistan et l’Inde. Pourtant il y a eu des améliorations, notamment en 1951 avec la signature par Jawaharlal Nehru et Liaquat Ali Khan d’un pacte par lequel les deux nations s’engagent à protéger leurs minorités respectives. Même si malheureusement dans la pratique, les minorités hindoues et musulmanes des pays respectifs sont encore victime de violences et discriminations.
La République Dravidienne ne sera pas en reste avec les troubles ethniques et religieux, car Periyar E. V. Ramasamy qui souhaite abolir les castes et donner plus de droits aux femmes est aussi anti indo-aryen et un anti-brahmane, ce qui venant d’un tamoul fut assimilé à de l’anti-hindouisme. Le problème c’est que l’anti-aryanisme et l’anti-brahmanisme très présent dans ses discours vont encourager dès les années cinquante une vague de violence contre la caste des brahmanes et ses coutumes. Saccages de temple assimilé comme étant un symbole de l’oppression par cette caste, agressions, coupes des churkis[50] et des cordons sacrés. Bien que Periyar souhaitait l’égalité de tous et avait supprimé les castes, c’est pendant ses années de pouvoir que les Dalits[51] subiront le plus de violence notamment lorsque quarante d’entre eux seront assassinés, brulés vifs par des membres de la caste des thevars[52]. Il faudra attendre 1956 pour que les violences en cours au sein de la République Dravidienne prennent fin après un nouveau débordement provoqué par Periyar. Ce dernier est alors arrêté par l’armée et destitué par le parlement, alors qu’il menait une procession lors de laquelle les manifestants allaient brûler des représentations du dieu hindou Rāma. Periyar passera deux ans en prisons avant de reprendre ses activités politiques tout en étant privé du pouvoir d’exercer tout mandat politique.
La Fédération des États princiers de l’Inde quant à elle entame toute une série de réformes politiques qui culmine avec la promulgation d’une nouvelle constitution le 13 septembre 1950. Cette constitution transforme le pays en Ligue indienne du Deccan avec un système fédéral et l’élection d’un président par suffrage universel, un modèle de démocratie parlementaire dont V.P. Menon sera le Premier ministre. La naissance de la Ligue fut plus tumultueuse que prévu. En effet, alors que V.P. Menon et l’assemblée constituante travail à l’élaboration de la constitution, les communistes de P. Krishna Pillai qui ne sont pas représentés dans cette constituante, lancent des grèves et blocages dans le Cochin, le Travancore et la côte de Malabar. Le Royaume-Uni recommande l’usage de la force, mais V.P. Menon préfère incorporer les communistes dans le processus démocratique que de risquer un conflit armé. Bien lui en a pris, car les progrès sociaux concédés à Pillai sont considérés aujourd’hui comme des éléments clefs de la prospérité et de la stabilité du pays. Si les princes ont abandonné leurs trônes tout en gardant leurs nombreux titres honorifiques, ils se sont lancé, pour la plupart dans le domaine des affaires, de l’immobilier et autre activité qui on permit d’assurer la prospérité du pays et surtout de leurs familles. Notamment la célèbre Ossman Company crée par le Nizam d’Hyderabad.
V.P. Menon et Vallabhbhai Patel, les deux hommes derrière le succès du plan Mountbatten
Vappal Pangunni Menon, dit V. P. Menon, né le 30 septembre 1893 à Ottalpalm dans le Kerala et mort le 31 décembre 1965 à Bangalore, est un fonctionnaire indien, proche collaborateur de Louis Mountbatten et de Vallabhbhai Patel avec qui il mena à bien l’indépendance des États princiers lors de la Guerre civile indienne.
Il est le père de la Constitution de Ligue du Deccan et en fut le 1er Premier ministre. Nehru lui-même fera part de son admiration pour l’intégrité et les qualités de dirigeant de Menon. En 1954, il gère le rattachement de la colonie portugaise de Goa[1], parvenant à une solution pacifique in extremis alors que les deux pays étaient à deux doigts de l’affrontement militaire.
Il devient ensuite Gouverneur de l’état de Mysore ou il travaille au développement économique de la région en faisant de Bangalore un pôle économique et scientifique mondial. Il reste l’une des personnalités politiques préférées des Deccanais et est l’homme le plus décoré du pays.
Vallabhbhai Patel né à Nadiad le 31 octobre 1875 et mort à Bombay, le 15 décembre 1950, homme d’État indien à tendance nationaliste, originaire, comme Gandhi, du Gujarat.
Patel supervise, assisté de V.P. Menon, mais sous les ordres de Mountbatten, la création de la Fédération des États princiers, ainsi que l’ensemble des négociations de paix entre les différents belligérants. C’est aussi Patel, qui dès le début des négociations, force la main à Churchill et Mountbatten sur la question du retrait des troupes du Britannique dans les six mois suivant la signature des accords du plan Mountbatten.
De retour en Inde, il devient ministre de la Défense puis Vice-premier ministre de Nehru. Survivant à treize tentatives, plus ou moins sérieuses, d’assassinat il gagne le surnom de « Trompe la mort ». En marque de respect, le peuple du Gujarat lui donne le titre de Sardar. À titre posthume 41 ans après son décès, il reçoit la Bharat Ratna, la plus haute décoration civile indienne. Les deux hommes maintiendront une amitié très forte jusqu’à la mort de Patel en 1950. Juste avant la mort de ce dernier, les deux hommes signe un ouvrage écrit à quatre mains — L’Histoire de la paix en Inde — qui raconte les négociations autour du plan Mountbatten.
[1] Auteur : Nichalp, pour Wikipédia.
[2] Auteur : « Fornax », pour Wikipédia.
[3] Un Lee-Enfield No 5 MK1 « Jungle Carbine ».
[4] Fictif.
[5] Fictif.
[6] À ne pas confondre avec l’autre 20th Lancer qui est une unité pakistanaise. En ABATL, ses deux unités se réclament de l’héritage du 20th Lancer de l’Armée britannique des Indes.
[7] Cette unité se veut l’héritière de la 36ème Division d’Infanterie de l’Armée britannique des Indes, mais sera dissoute après la guerre.
[8] Fictif.
[9] Fictif.
[10] Fictif.
[11] Fictif.
[12] Fictif.
[13] Une unité ad hoc, et fictive, créée par les Indiens durant la guerre civile.
[14] Fictif.
[15] Fictif.
[16] Fictif.
[17] Fictif.
[18] Nagendra a prêté allégeance à l’Hindu Mahasabha.
[19] Officier (fictif) d’origine thaïlandaise que plusieurs historiens soupçonnent d’être tout simplement un officier japonais.
[20] Tous les deux fictifs.
[21] Fictif.
[22] Fictif.
[23] Le canon sans recul Type 5 de 45 mm est une armée conçue en décembre 1944.
[24] Fictif.
[25] Fictif.
[26] Unité ad hoc (et fictive) reprenant l’héritage de la 20ème Division de l’Armée britannique des Indes (1939 – 1943). L’unité est dissoute à la fin de la Guerre civile indienne.
[27] Fictif.
[28] Fictif.
[29] Fictif.
[30] La Grāma Pratirakṣā Bāhinī, où Village Defense Force, est l’équivalent bengalais d’une force de Gendarmerie. Elle l’une des plus larges forces paramilitaires avec plus 9 millions d’agents et fonctionnaires.
[31] Fictif.
[32] Unité ad hoc (et fictive).
[33] Fictif.
[34] Elle deviendra plus tard la 44ème Brigade et sera intégrée à la 33ème Division.
[35] Fictif.
[36] Unités ad hoc, indépendantes (et fictive), dissoutes après la Guerre civile indienne.
[37] Fictif.
[38] Fictifs.
[39] Fictif.
[40] Vappal Pangunni Menon.
[41] Sardar Vallabhbhai Patel.
[42] Thiruvananthapuram en malayâlam, mais généralement appelé Trivandrum.
[43] Actuelle Sri Lanka.
[44] Hindoustan parce qu’il est le berceau de l’hindouisme, — stan est un suffixe d’origine persane qui signifie pays.
[45] Le Dravidar Kazhagam (ou Dravida Kazhagam), dont le nom signifie Organisation dravidienne fut le premier parti entièrement dravidien créé en Inde. C’est en 1944 que Periyar E. V. Ramasamy donne ce nom à l’ancien Parti de la Justice (Justice Party), dont il avait pris la tête en 1939.
[46] Généralement appelé la Fédération princière.
[47] La bataille de Gujranwala est la plus grosse bataille de char de la guerre civile.
[48] L’accord de paix mettant ainsi fin à la geurre civile indienne est appelé « Accord de Shimla ».
[49] Voir Cycle 1, « La famine du Bengale de 1943 » dans « Opération TA, le deuxième raid de l’océan Indien ».
[50] Longue touffe ou mèche de cheveux sur la nuque, emblème des brahmanes.
[51] Les Intouchables, Parias, Dalits, ou Harijans sont dans le système hindou un groupe d’individus exclus du système des castes.
[52] Plus connus sous le nom de Mukkulathor.
[53] Le rattachement devient effectif le 19 octobre 1954.

Un commentaire sur “La guerre civile indienne”