Char Type 6 Mokō

Extraits du site panzerpedia.com.

Type 6 Mokō de la 3ème Division de chars au nord de Séoul durant l’opération Ayakashi.

Le presque-Tigre japonais

L’ambassade japonaise à Berlin avait conclu, à partir des articles de presse sur les batailles infructueuses des troupes allemandes en Tunisie, que la Wehrmacht disposait d’un nouveau « super char ». L’ambassadeur Hiroshi Oshima a donc demandé à voir cette nouvelle arme.

Le 7 juin 1943, le colonel Ishide, attaché militaire, visite le Schwere Panzerabteilung 502 de la Wehrmacht non loin du front à Leningrad. Il est accompagné d’un groupe d’attachés militaires et tous sont très impressionnés par le Panzer VI Tiger. Ce dernier, comme tous les chars opérant sur le théâtre européen, surclasse largement les chars japonais dans le domaine de la protection et de la puissance de feu.

En juillet 1943, l’ambassadeur Oshima et le détachement d’Ishide visitent l’usine de chars Henschel à Kassel. Les spécifications et les détails de la production du Panzer VI. Cette fois-ci, les attachés militaires japonais sont même autorisés à essayer l’un des chars sortant d’usine. Toujours aussi impressionné par les qualités du Tiger, et faisant fi de ses défauts, les Japonais entament des négociations pour acquérir les documentations techniques du char ainsi qu’un exemplaire. La documentation technique porte sur le char en lui-même et son industrialisation ainsi que sur sa radio, ses optiques et ses munitions. La transaction est prévue pour un équivalent de plus de 600 000 Reichmarks en caoutchouc, de tungstène et d’étain.

La documentation technique passera aux mains des Japonais le 12 février 1944 au large des Açores au cours de l’une des opérations Yanagi. En revanche, l’envoi de l’exemplaire physique du char n’aboutira jamais, car démonter et embarquer un char Tigre à bord d’un sous-marin, seule option de transport possible, est un casse-tête logistique. L’une des options envisagées, sans jamais être mises en œuvre, est la modification d’un sous-marin japonais I-400 pour en faire une version cargo.

Le « Tigre japonais » est en réalité un hybride, puisqu’il s’agit d’une tourelle de Tiger E montée sur un châssis de Tigre H. Se résignant à ne jamais recevoir le char dont ils ont fait l’acquisition, les Japonais le loue aux Allemands qui le transfert au Schwere Panzerabteilung 101. Il est détruit lors des combats en Belgique.

Du Type 99 Tora au Type 6 Mokō

Pour beaucoup le Type 6 Mokō n’est qu’une version japonaise du Panzer VI Tiger. Toutefois, l’analyse poussée de la documentation technique vient ternir un peu les rapports dithyrambiques d’Oshima et Ishide. Outre la complexité de la fabrication, les ingénieurs de Mitsubishi et Kawasaki estiment que la motorisation est insuffisante au regard du poids du véhicule et que la mobilité hors-piste ne dépasserait que difficilement les 20 km/h. Il est donc décidé de modifier la conception du char.

La phase de « reconception » du Tigre débute en octobre 1944, en parallèle de la poursuite du projet national de char moyen Type 5 Chi-Ri. Kawasaki travaille sur la retroingénierie du moteur de la boîte de vitesse. Mitsubishi travaille sur l’ensemble des autres composants. Si le Japon produit déjà des canons de 88 mm avec le canon antiaérien Type 99, il est décidé de favoriser la conception nationale en cours qu’est le Type 5 de 75 mm. Cela aura notamment l’avantage d’alléger le char. L’utilisation du canon Type 5 « long » de 105 mm est un temps envisagé, mais, outre l’intégration compliquée d’un canon aussi lourd et puissant, il alourdirait un véhicule qui est déjà jugé comme étant sous-motorisé. Le train de roulement est simplifié, passant de seize galets à seulement douze. Les galets, eux-mêmes sont simplifiés pour du tout acier sans revêtement anti-usure en caoutchouc. Pour adapter le char au sens de circulation japonais, notamment sur route, le poste de l’opérateur radio et du conducteur sont inversés. Le conducteur se retrouve installé à droite de la caisse, alors que l’opérateur radio et son arme secondaire sont déplacés à gauche. En revanche, les positions en tourelle demeurent inchangées.

Toutefois, le projet, alors appelé Type 99 Tora, sensé entrer en service en 1945, prend du retard. La première série de tests intégrant le canon 75 mm dans la tourelle ne débute qu’en mars 1945. Trois journées d’essais ont lieu du 17 et le 19 mars à Irago. Au total, 22 obus HE Type 4, 72 obus APHE Type 1 et 68 obus AP Type 90 sont testés. Les résultats des tirs avec les munitions Type 1 et Type 4 est jugé très satisfaisants avec une vélocité à la bouche de 821 m/s et 819 m/s. Comme espérer, la munition de Type 1 s’avère capable de percer plus de 100 mm de blindage à 1000 m. Le premier ensemble moteur, transmission et boîte de vitesse ne débute ses tests chez Kawasaki qu’en mai 1945. Le moteur, basé sur les spécifications du Maybach HL 210, connaît différentes modifications qui, rétrospectivement, sont assez semblables à ce que fut le Maybach HL 234. Le système de carburateur est abandonné en faveur d’un dispositif d’injection. Le moteur est aussi boosté par un turbo compresseur. Le nouveau moteur, dénommé Kawasaki Type 98 V-12, est ainsi supposé pouvoir produire près de 1200 CV. L’utilisation du canon de 75 mm permet d’embarquer 92 obus tout en libérant de l’espace dans la caisse. Ainsi, bien que le nouveau moteur soit plus volumineux que l’original, il n’est finalement pas nécessaire de rallonger la caisse du véhicule.

Il faut toutefois attendre septembre 1945 pour que débutent les tests du prototype complet n° 1. Ce prototype est en réalité encore incomplet, puisque la question de l’armement secondaire n’est pas tranchée. Il est envisagé d’intégrer un canon de 37 mm dans le glacis frontal et la radio n’est pas encore intégrée. Les tests donnent satisfaction pour ce qui de la mobilité et des exercices de tir. Toutefois des problèmes de fiabilité se font jour au niveau du bloc propulsif. Une première rupture de boîte de vitesse a lieu après douze heures de test en conditions réelles, puis le moteur rend l’âme après 98 heures d’utilisation. Les galets dont le nombre avait été réduit de seize à douze montrent des signes d’usures prématurées causés tant par la réduction de leur nombre que par l’absence de revêtement anti-usure en caoutchouc.

Suite aux essais de septembre 1945, Kawasaki poursuit le travail de fiabilisation du bloc propulsif et Mitsubishi travaille avec le ministère de la Guerre quant à la finalisation de la conception globale. Le nouveau design est arrêté le 28 mars 1946 et l’assemblage du prototype n° 2 débute dès le mois suivant. Le projet change alors de nom et devient le Type 6 Mokō[1]. Si les galets de roulement restent au nombre de douze, ils sont finalement dotés d’un revêtement anti-usure en caoutchouc. Le canon Type 5 de 75 mm évolue dans une version dite longue dont la longueur est portée à 5,25 m (70 calibres, L70) avec une pénétration de 155 mm d’acier à 1000 m. Le canon de 75 mm utilisant un mantelet moins encombrant que le 88 mm, le glacis frontal de la tourelle est redessiné avec des angles favorisants les ricochets et dons les angles accroissent de fait le blindage en cas de pénétration. L’intégration d’un canon de 37 mm dans le glacis frontal est abandonnée en faveur d’une mitrailleuse Type 46 de 13,2 mm servis par l’opérateur radio. C’est la même mitrailleuse qui est installée en superstructure pour être servie par le chef de char. Ce dernier dispose d’une nouvelle coupole dont la conception est directement reprise du Type 5 Chi-Ri. Le moteur, fiabilisé, voit sa puissance ramenée de 1180 à 1080 CV, cela réduit aussi l’usure de la transmission. Du côté de la protection, il est décidé d’ajouter une jupe blindée latérale de 20 mm d’acier afin de protéger le train de roulement et la caisse. Enfin, comme les autres chars japonais conçus à la même époque, le Type 6 est doté de six lance-fumigène Type 89 mod 46[2] qui sont installés sur la tourelle.

Le prototype n° 2.

L’ensemble de modifications apportées par les Japonais permet à leur « Tigre » de surpasser celui des Allemands. La mobilité est largement supérieure, grâce à la réduction du poids combinée à un moteur bien plus puissant tout en conservant une protection équivalente. Du côté de la puissance de feu, le Type 5 de 75 mm offre des performances assez semblables à celle du 88 mm KwK36. Les canons ayant respectivement une pénétration maximale à 1000 m de 155 mm contre 165 mm.

Après une campagne d’essais très satisfaisante du prototype n° 2, le ministère de la guerre valide la mise en production de seize exemplaires de préséries, qui doivent être livrés à la 3ème Division de chars.

Le Tigre de Corée

Dans l’organisation des divisions blindées japonaises, les trois compagnies typiques de chars légers sont et remplacées par des compagnies de chars lourds. Ces dernières sont chacune composées de quatre chars lourds Types 6 Mōko et onze chasseurs de chars Type 5 Ho-Ri. Des douze compagnies de chars moyens, abandonnent, elles aussi, leurs chars légers au profit des chars lourds Type 6 Mōko. Une compagnie de chars moyens est donc composée de quatre chars Type 6 Mōko et de onze chars Type 46 Hyō. Dans chaque division blindée, la compagnie antichar abandonne ses canons tractés pour les remplacer par seize chasseurs de chars Type 5. Une division blindée japonaise typique aligne donc vingt-quatre Type 6 Mōko, quarante-neuf chasseurs de Type 5 Ho-Ri et trente-trois chars Type 46 Hyō.

Dans la doctrine blindée japonaise naissante, les Type 6 combattent eu centre du dispositif faisant usage de leur blindage plus lourd pendant que les Type 46 manœuvre sur les ailes du dispositif.

Après une campagne d’intégration des chars de présérie au sein de la 3ème Division de chars, seules des modifications mineures concernant l’habitacle sont demandées. Les modifications, combinées à la carrure des tankistes japonais, généralement moins imposants que leurs homologues allemands, permet de rentre l’habitacle plus spacieux et confortable que celui de l’ancêtre allemand du Mōko.

La production de masse débute en 1946 avec une production initiale de six engins par mois, mais qui doit être portée à seize dans les trois mois qui suivent. La 3ème Division de chars reçoit la totalité de son parc de Type 6 avant la fin du mois d’avril 1947. Toutefois, une partie de la production de chars japonais étant transférée à la Mandchourie, l’équipement de la totalité des quatre divisions de chars de l’Armée impériale japonaise en Type 6 n’est complété que durant l’hiver 1948-1949. La production du char au Japon cesse à la fin de l’année 1951 avec l’introduction massive en unité du MBT Type 51. Au total, 788 chars Type 6 ont été produits pas Mitsubishi pour équiper les unités japonaises et mandchoues.

Deux Type 6 Mōko défendant la poche de Mokpo.

Le Type 6 Mōko, malgré ses qualités, ne participe qu’à un seul conflit : la Guerre de Corée. Ce sont d’abord ceux de la 2ème Division de chars qui se retrouvent en première ligne lorsque le 11ème Régiment de chars, déployé au sein du Chōsen Tankentai, participe avec succès à la défense de la poche de Mokpo. Toutefois, comme les autres chars japonais, le Mōko est surtout mis en avant suite au débarquement d’Ansan le 21 septembre 1950 dans le cadre de l’opération Ayakashi, qui voit la 3ème Division de chars participer à la libération de Séoul.

L’un des Type 6 Mōko de la 3ème Division de char déployé en Corée.

Dans la défense de Mokpo, les Types 6 Mōko sont crédités de la destruction de 13 T-34-85 et de 113 canons antichars et pièces d’artillerie pour la perte de seulement 14 engins. Autour de Séoul, ce sont au moins 17 Mōko qui sont perdus dans des combats rapprochés où l’infanterie communiste tend de nombreuses embuscades. Durant le reste du conflit, l’Armée impériale perdra 32 Type 6 Mōko de plus. Le char Type 6 a été très apprécié de l’infanterie grâce à la quantité de feu qu’il pouvait porter sur l’ennemi grâce à ses deux mitrailleuses Type 46 13.2×99 mm qui lui permettait de clouer l’ennemi sur place pendant que l’infanterie allait au contact.

Variantes

  • Chars de commandement Type 6 : le char est presque identique en tous points. Il dispose d’un radio supplémentaire, à plus longue portée. Il emporte moins de munitions, pour faire de la place à la deuxième radio et une tablette permettant au chef de chars (qui est donc aussi chef compagnie) permettant de faire son travail.
  • Type 6 Mōko-Kai : amélioration de certains chars avec une vision nocturne SA1-Kyūketsuki. Selon certaines sources, le Japon a porté 91 Type 4 à ce standard.
  • ZT-2-L Lǎohǔ : équivalent mandchou du Type 6 Mōko-Kai. Le nombre d’engins portés à ce standard n’est pas documenté.

Utilisateurs

  • Mandchourie : 526 ZT-2 Lǎohǔ et 61 en versions de commandement.
  • Japon : 262 Type 6 Mōko et 23 en versions de commandement.
ZT-2 Lǎohǔ de la 3ème Division blindée mandchoue « Steel Leopard ».

Spécifications

Caractéristique générale

  • Équipage : 5, un chef de char, un tireur, un conducteur, un opérateur radio et un chargeur
  • Longueur : 8,71 mètres (avec canon)
  • Largeur : 3,64 mètres (avec jupes blindées)
  • Hauteur : 3,04 mètres (hors superstructure et antennes)
  • Poids : 54,3 tonnes
  • Vitesse maximale : 45 km/h sur route, 28 km/h hors-piste, 12 km/h en marche arrière
  • Moteur : Kawasaki Type 98 V-12 à refroidissement à eau développant 1080 CV.

Protection

  • Tourelle : 100 mm en frontal, 80 mm en latéral, 80 mm en toiture et sur l’arrière
  • Caisse : 100 mm en frontale, 80 mm en latéral, 80 mm en planché
  • Jupe blindée : 20 mm
  • Fumigène : six lance-fumigène Type 89 mod 46

Armement

  • Armement principal : un canon Type 5 de 75 mm
  • Armement secondaire : deux mitrailleuses Type 46 de 13.2×99 mm
Type 6 Mōko de la 4ème Division de chars.
Type 6 Mōko de la 5ème Compagnie du 9ème Régiment de la 1ère Division de chars.
Type 6 Mōko du 9ème Régiment de la 1ère Division de chars.
Type 6 Mōko de la 3ème Compagnie du 9ème Régiment de la 1ère Division de chars.

[1] Mokō, comme Tora, veut dire tigre.

[2] L’expulsion des grenades est provoquée par une charge pyrotechnique. L’orifice du lanceur est protégé d’intempérie par une « capote » à travers laquelle passe la grenade lorsqu’elle est tirée.

4 commentaires sur “Char Type 6 Mokō”

  1. Très gros travail, bravo.

    Les militaires américains se sont-ils interressés a ce jour qui surpasse les Shermans qui auraient pu les affronter ?

Laisser un commentaire