Extrait de Guerre et Histoire N° 76.
Chandernagor est une ville située à la frontière entre la République fédérale indienne et la République indienne du Bengale sur la rive droite du Hooghly, à une trentaine de kilomètres au nord de Calcutta. En 1947, c’était une ville franche, sans taxe, appartenant à l’Inde française[1] qui sera le théâtre du dernier affrontement d’envergure entre ce qui est alors l’Hindoustan et la République du Bengale, au cours de la Guerre civile indienne.
Le général « hindoustanis » Nathu Singh Rathore a pour mission de reprendre la ville qui fait peser une menace sur le nord de Calcutta. Ce dernier, qui a passé deux jours à positionner aussi parfaitement que possible son artillerie, est très optimiste au moment de lancer un assaut général sur la ville franche, car l’essentiel des forces bengalies est positionné à l’extérieur de la ville, Rathore déclenche son offensive à 9 h du matin, le 27 octobre, après 20 minutes de préparation d’artillerie. Son objectif est d’écraser l’aile droite des Bengalis retranchés autour du village de Baidyabati (9 km au sud de Chandernagor) puis de remonter vers le nord-nord-ouest pour couper l’aile gauche positionnée à Nanda (5 km au nord-ouest de Baidyabati et 8 km au sud-ouest de Chandernagor) de ses arrières.
Les Bengalis qui sont retranchés près de Baidyabati doivent être attaqués frontalement puisque la rivière Hoogly protège leur flanc à l’est et qu’ils sont séparés de Chandernagor par un canal. Rathore est donc assuré que l’ennemi ne pourra pas beaucoup manœuvrer en plus d’être en infériorité numérique. De plus, le général hindou compte sur la mobilité supérieure que lui accordent ses automitrailleuses ACV-IP[2] et quelques chars M3 Lee.
Bien que les ACV parviennent à atteindre Baidyabati avec l’infanterie, le combat tourne à la boucherie, car les Bengalis surmotivés sont aussi entourés de « conseillers militaires » japonais. L’attaque s’enlise et les hindous sont engagés au corps-à-corps alors que leurs ACV sont détruits à coup de grenade lors d’attaques assez suicidaires pour terrifier les soldats que les tankettes sont censées appuyer. Bien que leurs pertes soient terribles, les Bengalis ne cèdent pas, Rathore envoie alors trois colonnes de M3 Lee pour terminer d’écraser l’ennemi. Pourtant les Bengalis vont continuer à résister.
À 15 h se produit l’impensable, une soixantaine de bombardiers tactiques Kawasaki Ki-32 aux couleurs bengalies surgissent depuis l’est alors que le Bengale n’est pas supposé avoir de forces aériennes. Dans le même temps, une trentaine de chars Type 95 Ha-Go et une vingtaine de Types 2 Ke-To surgissent depuis Nanda, encore une fois il s’agit de matériel d’origine japonaise aux couleurs du Bengale. Le général Rathore est surpris, car à aucun moment ses éléments de reconnaissance n’avaient soupçonné la présence de chars ennemis dans les environs, mais il n’est pas au bout de ses peines. En effet, plutôt que de se porter au secours des fantassins se battant à Baidyabati, les chars bengalis foncent à découvert droit sur les positions de l’artillerie hindoue, les maigres réserves d’infanterie qui s’interposent se font tailler en pièces. Rathore et son état-major sont contraints de battre en retraite alors que leur artillerie se fait détruire ou tombe aux mains des fantassins portés par les chars.

Dans le même temps, les Spitfire de la chasse hindoue surgissent enfin dans le ciel, mais les Kawasaki Ki-32 ne sont déjà plus là et ont prélevé un lourd tribut aux attaquants de Baidyabati. Ces derniers sont contraints à la retraite pour éviter l’encerclement, ils se retrouvent alors à cheminer le long du fleuve pendant que les chars bengalis harcèlent leurs flancs par l’ouest et ils sont aussi ralentis par le déluge d’un orage soudain qui transforme le terrain en véritable bourbier.

À 20 h, les combats se terminent sur une sévère défaite hindoue avec 75 % de pertes, les défenseurs bengalis de Baidyabati comptent 88 % de pertes (tués, blessés et prisonniers). Rathore a sous-estimé son adversaire à cause de l’incompétence de ses éclaireurs et services de renseignement, pensant aussi très probablement qu’il affronterait une troupe de miliciens peu aguerris et mal commandés. Il est visiblement tombé sur plus fort que lui, mais c’est là que nous faisons face à un mystère, car vous l’aurez remarqué, à aucun moment le nom du général commandant les Bengalis n’est cité depuis le début de cet article. Et c’est pour une raison toute simple : son identité réelle n’a jamais été établie.

Les documents bengalis de l’époque disent que la défense de Chandernagor était assurée par un certain Raj Singh. Or, jusqu’à maintenant, aucun document d’état civil, d’archive militaire ni même une photo n’attestent de son identité ou de son existence. Certains pensent qu’il s’agit donc d’un général japonais puisque la République du Bengale s’est créée avec l’appui du Japon, dispose de matériel japonais et qu’au moins un général japonais se trouve dans la région à ce moment en la personne de Renya Mutaguchi qui est attaché militaire auprès du Bengale et de la Birmanie. D’autres enfin pensent à l’artisan principal de la victoire japonaise contre les Anglo-Indiens à Imphal et Ledo : le général Tomoyuki Yamashita. Hypothèse peu probable puisque le « Tigre de Birmanie » a quitté le service actif et la vie publique après avoir été mis en cause lors du procès de Tōkyō. La possibilité que les troupes aient été commandées par un Japonais est tout de même très élevée quand on voit le nombre d’avions et de chars japonais engagés ce jour-là, en plus de la présence de troupes des « Takasago » auprès de Bengalis, il est en effet très peu probable que les « conseillers militaires » japonais aient eu le temps de former autant de tankistes et pilotes bengalis.
Un dernier élément favorise encore un peu plus la possibilité que Raj-Singh soit un Japonais : il paraît qu’il était bouddhiste ; or les Japonais sont shintoïstes, ce qui est une forme de bouddhisme.
Qui que soit Raj-Singh, la sévère défaite qu’il a infligée aux forces hindoues a poussé l’opinion publique et les politiques de l’Hindoustan à revenir à la table des négociations pour mettre fin à la guerre civile qui ravageait l’Inde.
[1] L’Inde française regroupe différentes possessions coloniales françaises côtières en Inde entre 1668 et 1954. À partir de 1816, elles portent le nom d’Établissements français dans l’Inde et incluent Pondichéry, Karikal et Yanaon sur la côte de Coromandel, Mahé sur la côte de Malabar et Chandernagor au Bengale.
[2] Armoured Carrier, Wheeled, Indian Pattern également connu sous le nom de « Indian Pattern Carrier » ou d’autres noms similaires, était un véhicule blindé produit en Inde pendant la Seconde Guerre mondiale.

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